En psychologie sociale, la dissonance cognitive est la tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d'une personne lorsque certaines d'entre elles entrent en contradiction les unes avec les autres. Le terme désigne également la tension qu'une personne ressent lorsqu'un comportement entre en contradiction avec ses idées ou ses croyances. Ce concept est formulé pour la première fois par le psychologue Leon Festinger dans son ouvrage (1957). Festinger étudie les stratégies de réduction de la tension psychologique induite et le maintien de la cohérence personnelle, y compris les stratégies d'évitement des circonstances identifiées comme source de dissonance.

Théorie de la dissonance cognitive selon Festinger

La théorie est élaborée par Festinger notamment dans son travail fondateur de 1957. Cette première étude est cependant entachée en 2025 par une accusation de fraude scientifique selon laquelle les faits documentés à l'appui de la théorie auraient été largement inventés... La théorie originellement publiee est détaillée ci-dessous.

Relations entre les cognitions Trois sortes de relations sont possibles entre deux cognitions ou entre une cognition et un comportement Festinger, L. (1957) . : relation consonante : lorsque deux cognitions ou actions sont cohérentes l'une avec l'autre ; par exemple, ne pas vouloir s'enivrer pendant une soirée et demander de l'eau à la place d'une boisson alcoolisée ; relation non pertinente : lorsque deux cognitions ou actions ne sont pas reliées ; par exemple, avoir l'intention de ne pas consommer d'alcool dans une soirée et lacer ses chaussures ; relation dissonante : lorsque deux cognitions ou actions sont incompatibles ; par exemple, ne pas vouloir s'enivrer tout en consommant une grande quantité d'alcool (dans le modèle de la dissonance cognitive, lorsqu'un individu ne se conforme pas aux normes, il préférera chercher une « cohérence » à son comportement plutôt que de changer). Dans la plupart des cas, deux cognitions présentent à la fois des caractères consonants et dissonants. On peut calculer un indice de dissonance entre deux cognitions à partir de la formule : , soit le rapport entre le nombre d'éléments dissonants et la somme des éléments dissonants et consonants. p.4.

Ampleur de la dissonance L'ampleur de la dissonance cognitive ou de la tension subie dépend de deux facteurs : L'importance des cognitions pour le sujet : plus ces cognitions seront liées aux valeurs essentielles du sujet, plus la dissonance sera forte. La proportion des cognitions dissonantes : plus elles seront nombreuses par rapport aux cognitions consonantes, plus la dissonance sera forte.

L'effort pour réduire la dissonance est proportionnel à son ampleur.

Diminution de la dissonance La théorie de la dissonance cognitive repose sur l'hypothèse que les individus cherchent une cohérence entre leurs attentes et leur vie effective. La recherche d'une diminution de la dissonance par un rapprochement des cognitions et des actions participe à cet effort. Cet ajustement permet une diminution de la tension psychologique et du désarroi. Selon Festinger, la diminution de la dissonance peut être obtenue de trois manières, qu'il illustre par l'exemple de la dissonance entre les attitudes et comportements suivants : Attitude : « Je vais commencer un régime et je dois éviter les aliments gras ». Comportement : la personne mange un beignet ou un autre aliment gras. Changement du comportement/de la cognition et respect de l'attitude. Par exemple : arrêter de manger des beignets. Justifier un comportement/une cognition en aménageant la cognition conflictuelle. Par exemple : « Je suis autorisé à tricher de temps en temps ». Justifier son comportement/sa cognition en ajoutant de nouvelles cognitions. Par exemple : « Je ferai 30 minutes de sport en plus, pour compenser ».

Paradigmes majeurs La plupart des recherches sur la dissonance cognitive ont pour cadre l'un des quatre paradigmes majeurs suivants. Les recherches se sont intéressées aux conséquences de l'exposition à une information incompatible avec une croyance antérieure ; à ce qui arrive quand des individus agissent de façon non cohérente avec leurs attitudes antérieures ; aux décisions prises par des individus par rapport aux dissonances qu'ils vivent ; aux efforts fournis durant le processus.

Paradigme de la persistance des croyances réfutées La dissonance survient quand les personnes sont confrontées à une information qui n'est pas cohérente avec leurs croyances. Si la dissonance n'est pas réduite en changeant sa propre croyance, elle peut avoir pour effet la restauration de la cohérence au moyen d'une perception erronée de cette information non cohérente, du rejet ou de la réfutation de cette information, en recherchant le soutien d'autres personnes qui partagent les mêmes croyances, et en tentant d'en persuader les autresHarmon-Jones, Eddie, A Cognitive Dissonance Theory Perspective on Persuasion, in The Persuasion Handbook: Developments in Theory and Practice, James Price Dillard, Michael Pfau, eds. 2002. Thousand Oaks, CA: Sage Publications, ..

Une première version de la théorie de la dissonance cognitive apparaît dans l'essai de Leon Festinger, et Stanley Schachter de 1956, L'Échec d'une prophétie, qui raconte le renforcement de la croyance des adeptes d'une secte après l'échec d'une prophétie prédisant l'atterrissage imminent d'un ovni. Ils se réunissent à l'endroit et au moment convenus dans la certitude qu'ils seraient, dans ces conditions, les seuls à survivre à la destruction de la Terre, mais il ne se passe rien d'exceptionnel. Ils se trouvent alors confrontés à une forte dissonance cognitive et réduits à des conjectures : ont-ils été victimes d'une rumeur ? Ont-ils donné leurs possessions terrestres en vain ? etc. La plupart des membres de la secte choisissent alors de croire quelque chose de moins dissonant pour assimiler le fait que la réalité ne concordait pas avec leurs attentes. Ils imaginèrent que les extraterrestres avaient donné à la Terre une seconde chance et que le groupe était maintenant rendu plus fort pour répandre l'idée que la destruction de la planète devait s'arrêter. Le groupe a augmenté de façon spectaculaire son prosélytisme en dépit du fait que la prophétie a échouéFestinger, L., Riecken, H.W., & Schachter, S. (1956). When prophecy fails. Minneapolis: University of Minnesota Press..

Paradigme de la soumission induite En 1959, Festinger et Carlsmith ont demandé à des étudiants de perdre une heure à des tâches ennuyeuses comme tourner des chevilles en bois d'un quart de tour, encore et encore, choisies pour générer une attitude fortement négative. Une fois cette tâche effectuée, les expérimentateurs demandèrent à certains d'entre eux une simple faveur : parler à un individu présenté comme étudiant (en fait un acteur) pour le persuader que la tâche était intéressante. Les participants à cette tâche supplémentaire étaient de deux types : certains étaient payés avec l'équivalent de (l'équivalent de actuels.) pour ce service ; un autre groupe était payé seulement (l'équivalent de actuels). Enfin, la faveur n'était pas demandée à un troisième groupe, le groupe contrôle, qui aura donc uniquement effectué les tâches ennuyeuses.

Quand on demanda aux groupes d'évaluer les tâches effectuées (hors de la présence des autres participants), les sujets du groupe payé avaient noté le test de manière plus positive (moins ennuyeuse) que ceux du groupe payé ou du groupe contrôle. Ceci a été expliqué par Festinger et Carlsmith comme une preuve de la dissonance entre des cognitions incompatibles : « J'ai dit à quelqu'un que la tâche était intéressante » et « J'ai trouvé en fait cette tâche ennuyeuse ». Quand ils étaient payés seulement , les étudiants se sentaient obligés d'être un peu en accord avec ce qu'ils avaient dit aux autres participants sur le test, car ils ne se trouvaient pas d'autre justification pour avoir agi de la sorte. Ceux qui avaient reçu , cependant, avaient une justification externe évidente pour leur comportement et ont ainsi ressenti moins de dissonanceFestinger, L., & Carlsmith, J.M. (1959). Cognitive consequences of forced compliance. Journal of Abnormal and Social Psychology, 58(2), 203–210..

Dans des expériences ultérieures, une autre façon d'induire des dissonances est devenue commune. Dans ce cadre, les expérimentateurs faisaient écrire aux participants des essais qui exprimaient des opinions contraires aux leurs. Les personnes étaient rémunérées par des sommes différentes (par exemple ou ). Les personnes moins rémunérées avaient moins de justifications externes du manque de cohérence avec leurs opinions habituelles, et elles devaient chercher une justification interne pour diminuer le haut degré de dissonance qu'elles ressentaient.

Paradigme du jouet interdit Une variante du paradigme de la soumission induite est le « paradigme du jouet interdit ». Une expérience d'Elliot Aronson et Carlsmith en 1963 a examiné l'autojustification chez les enfantsAronson, E., & Carlsmith, J.M. (1963). Effect of the severity of threat on the devaluation of forbidden behavior. Journal of Abnormal and Social Psychology, 66(6), 584–588.. Dans cette expérience, les enfants étaient laissés dans une pièce avec différents objets, notamment une pelleteuse très attirante (ou un autre jouet), après qu'on a expliqué à la moitié des enfants qu'ils seraient sévèrement punis s'ils jouaient avec le jouet en question et à l'autre moitié que ce serait une punition légère. Aucun des enfants dans l'étude n'a finalement utilisé le jouet. Ensuite, quand on annonça aux enfants qu'ils pouvaient jouer avec ce qu'ils voulaient, les enfants qu'on avait menacés faiblement utilisèrent moins le jouet. Le degré de punition en lui-même n'était pas suffisamment fort, c'est pourquoi les enfants devaient se convaincre eux-mêmes que ce jouet n'était pas intéressant afin de résoudre la situation de dissonance cognitive entre l'attractivité et la faible menace.

Une étude de 2012 qui utilisait une version du paradigme du jouet interdit montra que diffuser de la musique réduisait la dissonance cognitive.

En l'absence de fond sonore musical, on disait au groupe contrôle des enfants de quatre ans d'éviter de jouer avec un jouet particulier. Après avoir joué tout seuls, les enfants ont dévalorisé plus tard le jouet interdit dans leur classement, ce qui est similaire à ce qui avait été trouvé dans les études précédentes. Cependant, dans le groupe jouant avec un fond sonore, les enfants n'ont pas dévalorisé ce jouet ensuite. Les chercheurs conclurent que la musique pourrait inhiber les cognitions, d'où une diminution de la dissonance. La musique n'est pas le seul cas de facteur capable de diminuer la dissonance post-décisionnelle. Une étude de 2010 a montré que le fait de se laver les mains avait le même effet.

Paradigme du libre choix Dans un autre type d'expérience mené par Jack Brehm en 1956, sont chargées d'évaluer une série d'appareils courants. Elles sont ensuite invitées à choisir un appareil parmi deux proposés et autorisées à l'emporter chez elles comme cadeau. Dans un deuxième temps, on procède à de nouvelles évaluations et on constate que les participantes augmentent le score de l'objet qu'elles ont choisi et diminuent celui de l'objet rejetéBrehm, J. (1956). Post-decision changes in desirability of alternatives. Journal of Abnormal and Social Psychology, 52(3), 384–389..