Christian Johann Heinrich Heine Prononciation en haut allemand standardisé retranscrite selon la norme API., né le à Düsseldorf, dans le duché de Berg, sous le nom de Harry Heine et mort le à Paris ( arrondissement), sous le nom de Henri Heine, est un écrivain allemand du .

Heine est considéré à la fois comme le « dernier poète du romantisme » et comme celui qui le surmonta. Il éleva le langage courant au rang de langage poétique, la rubrique culturelle et le récit de voyage au rang de genre artistique et conféra à la littérature allemande une élégante légèreté jusqu'alors inconnue. Peu d'œuvres de poètes de langue allemande ont été aussi souvent traduites et mises en musique que les siennes. Journaliste critique et politiquement engagé, essayiste, satiriste et polémiste, Heine fut aussi admiré que redouté. Ses origines juives ainsi que ses choix politiques lui valurent hostilité et ostracisme. Ce rôle de marginal marqua sa vie, ses écrits et l'histoire mouvementée de la réception de son œuvre.

Biographie Jeunesse et années d'apprentissage vignette|redresse|Betty Heine (par ). vignette|Entrée de Napoléon à Düsseldorf en 1811, décrite plus tard par Heine dans Idées. Le livre de Le Grand. La ville de Düsseldorf est très belle, et quand au loin on pense à elle et que par hasard on y est né, on se sent tout drôle. J’y suis né, et dans ces cas-là je crois que je dois rentrer à la maison tout de suite. Et quand je dis rentrer à la maison, je veux dire la Bolkerstrasse et la maison où je suis né…

Si le lieu de naissance de Heine n'a jamais fait le moindre doute, la date précise de sa naissance reste aujourd'hui incertaine. Tous les documents qui auraient pu fournir des indications à ce sujet ont été perdus au cours des deux derniers siècles. Heine lui-même s'est qualifié, en plaisantant, de "premier homme du siècle", car il serait né au Nouvel an 1800. De temps en temps, il mentionne aussi 1799 comme année de naissance. Les spécialistes de Heine considèrent aujourd'hui la date du comme la plus vraisemblable. À la suite de la Révolution française, son enfance et sa jeunesse se déroulent dans une époque de grands bouleversements.

La présence de la famille Heine est attestée à Bückeburg depuis le . Harry Heine — de son nom de naissance — était l'aîné des quatre enfants du drapier Samson Heine (* à Hanovre; † à Hambourg) et de sa femme Betty (à l'origine Peira), née van Geldern (* à Dusseldorf; † à Hambourg). Betty était l'arrière-petite-fille de Joseph Jacob van Geldern, banquier et membre de la Chambre des comptes du prince-électeur Jean-Guillaume de Neubourg-Wittelsbach. C'est dans la maison de Joseph Jacob van Geldern que fut aménagée la première synagogue de Dusseldorf, au début du .

Heine a pour frères et sœur : Charlotte (* à Dusseldorf; † à Hambourg), Gustav (* v. 1803 à Dusseldorf; † à Wien), le futur baron Heine-Geldern et éditeur de la de Vienne, Maximilian (* v. 1804; † 1879), plus tard médecin à Saint-Pétersbourg. Tous grandirent dans une famille imprégnée de l'esprit de la Haskala (les Lumières juives) et très largement assimilée.

À partir de 1803 Harry Heine fréquente l'école privée juive de Hein Hertz Rintelsohn. Lorsqu'en 1804 le gouvernement de Bavière-Palatinat, dont dépendent le duché de Berg et sa capitale Dusseldorf, autorise la fréquentation des écoles chrétiennes aux enfants juifs, il intègre la Grundschule (école primaire) de la ville puis, en 1807, la classe préparatoire du lycée de Dusseldorf, qui dispense un enseignement dans l'esprit des « ». Il fréquente le lycée lui-même à partir de 1810, mais le quitte en 1814, sans certificat de fin de scolarité, pour suivre la tradition familiale et se préparer à un métier marchand, dans une école de commerce.

En 1811, âgé de treize ans, Heine assiste à l'entrée de Napoléon dans Dusseldorf. En 1806 le roi avait cédé sa souveraineté sur le duché de Berg à l'empereur des Français. Certaines biographies avancent l'hypothèse infondée selon laquelle Heine aurait pu, pour cette raison, prétendre à la citoyenneté française. Contrairement aux assertions ultérieures de Heinrich von Treitschke, il ne le fit jamais. Son pays natal devint le grand-duché de Berg, gouverné par le beau-frère de Napoléon, Joachim Murat, de 1806 à 1808, puis par Napoléon lui-même jusqu'en 1813. État membre de la confédération du Rhin, le grand-duché subissait une forte influence de la France. Durant toute sa vie Heine admire l'Empereur pour l'introduction du Code civil, qui fit des juifs et des non-juifs des égaux aux yeux de la loi.

vignette|redresse|Salomon Heine (1767–1844) par Friedrich Carl Gröger; Jusqu'à sa mort, cet oncle fortuné apporta son soutien à son neveu. En 1815 et 1816 Heine travaille d'abord comme stagiaire chez le banquier francfortois Rindskoppf. C'est dans la Judengasse (la rue des Juifs, la Juiverie) de Francfort qu'il découvrit alors l'existence des juifs opprimés dans les ghettos, une vie qui lui était jusqu'alors restée étrangère. Heine et son père fréquentent à cette époque la loge franc-maçonnique francfortoise « Zur aufgehenden Morgenröte ». Parmi les francs-maçons ils obtiennent la reconnaissance sociale qui, du fait de leur appartenance religieuse, leur était souvent refusée. De nombreuses années plus tard, en 1844 à Paris, Heine devient membre de la loge « Les Trinosophes ».

En 1816 il entre dans la banque de son oncle Salomon Heine à Hambourg. Salomon, contrairement à son frère Samson, a vu prospérer ses affaires et, plusieurs fois millionnaire, il prend en charge son neveu. Jusqu'à sa mort en 1844 il lui apporte un soutien financier, bien qu'il n'ait que peu de compréhension pour ses penchants littéraires. Salomon disait à propos d'Heinrich : « S'il avait appris quelque chose d'utile, il n'aurait pas à écrire des livres. » Au cours de sa scolarité au lycée, Harry Heine s'était déjà essayé à la poésie. Depuis 1815 il écrit régulièrement. En 1817, pour la première fois, des poèmes de sa main sont publiés dans la revue Hamburgs Wächter.

vignette|redresse|Amalie Heine, une cousine d'Heinrich et son premier amour. Heine ne montrant ni goût ni talent pour les affaires d'argent, son oncle lui ouvre un commerce de draps. Mais dès 1819 « Harry Heine & Comp. » se trouve dans l'obligation de déposer le bilan. Son propriétaire préfère déjà se consacrer à la poésie. Les amours malheureuses de Heine avec sa cousine Amalie (1800-1838) troublent la paix familiale. Par la suite il fait de cet amour non partagé le sujet de poèmes amoureux romantiques dans Le Livre des chants. Dans le poème Affrontenburg il décrit l'atmosphère oppressante qui règne au sein de la maison de son oncle, dans laquelle il se sent de plus en plus indésirable.

Études à Bonn, Göttingen et Berlin Vraisemblablement les dissensions au sein de la famille ont-elles enfin convaincu Salomon de faire cesser les pressions sur son neveu et de lui permettre de faire des études loin de Hambourg. En 1819 Heine entreprend des études de droit et de science camérale, bien qu'il n'ait que peu d'intérêt pour ces deux disciplines (il écrit dans ses mémoires qu'il a "gaspillé trois des belles années de [s]a jeunesse" et qualifie le Corpus juris de "Bible de l'égoïsme"Mémoires et aveux" 1997, éd. de Paris, )). Il s'inscrit tout d'abord à l'université de Bonn, mais n'y suit que quelques cours de droit.

vignette|redresse|August Wilhelm Schlegel. En revanche, durant le semestre d'hiver 1819-1820, il assiste aux cours d'August Wilhelm Schlegel sur « L'histoire de la langue et de la poésie allemande ». Le cofondateur du romantisme exerce une grande influence sur le jeune Heine, ce qui n'empêche pas ce dernier de tenir des propos moqueurs sur Schlegel dans ses œuvres ultérieures. La même chose arrive à un autre de ses professeurs bonnois, Ernst Moritz Arndt, dont il prendra par la suite les opinions nationalistes pour cibles dans plusieurs de ses poèmes et textes en prose. Durant cette période passée à Bonn Heine traduit en allemand des ouvrages du poète romantique anglais Lord Byron.

Durant le semestre d'hiver 1820 il fréquente l'université de Göttingen, qu'il doit cependant quitter, après quelques mois seulement, à la suite d'une affaire de duel : en raison du mépris dont les juifs sont l'objet dans la société allemande de l'époque, Heine avait tout fait pour dissimuler ses origines. Lorsqu'un autre étudiant l'insulte du fait de sa judéité, il le provoque en duel. L'université le renvoie alors, en , ainsi que son adversaire, pour un semestre. Le même mois il est exclu de la (Société d'étudiants), pour cause d'atteinte à l'« exigence de chasteté ». À Bonn, en 1819, il avait adhéré à la « communauté » étudiante. En 1821, à Göttingen, il devient membre du Corps GuestphaliaKösener Corpslisten 1910, 69 („Corps Guestphalia Göttingen“), Nr. 141. .

Quelques années plus tard, avec beaucoup de sarcasmes et d'ironie, il écrit dans Le voyage dans le Harz, à propos de Göttingen : En général, les habitants de Göttingen sont partagés en étudiants, en professeurs, en philistins et en bétail, quatre états entre lesquels les lignes de démarcation sont pourtant très marquées. Celui du bétail est le plus considérable. Rapporter ici les noms de tous les étudiants et de tous les professeurs ordinaires et extraordinaires serait trop long; d'ailleurs, je ne me rappelle pas en ce moment les noms de tous les étudiants, et parmi les professeurs il en est qui n'ont pas de nom du tout. La quantité de philistins de Göttingen doit être très grande, comme le sable, ou, pour mieux dire, comme la boue aux bords de la mer. En vérité, quand je les voyais, le matin, avec leurs figures sales et leurs blancs mémoires à payer, plantés devant la porte du sénat académique, je pouvais à peine comprendre comment Dieu avait pu créer tant de semblables canailles.

Heine part pour l'université de Berlin, où il étudie de 1821 à 1823 et suit les cours de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Bientôt il se lie avec les cercles littéraires de la ville et devient un hôte régulier du salon d' (1789-1857) ainsi que du second salon de Rahel Varnhagen. Rahel et son époux, Karl August Varnhagen von Ense, resteront très proches de Heine et lui apporteront leur soutien, en faisant l'éloge de ses premières œuvres et en lui apportant d'autres contacts, par exemple avec la sœur de Varnhagen, Rosa Maria Assing, dont il fréquente le salon à Hambourg. Jusqu'à la mort de Heine, Varnhagen von Ense entretiendra avec lui une abondante correspondance.

C'est durant sa période berlinoise que Heine débute en tant qu'écrivain. Au début de l'année 1822 ses Poèmes paraissent dans les librairies maçonniques, puis, en 1823, ses Tragédies avec un intermède lyrique aux éditions Dümmler. Heine a d'abord accordé beaucoup d'importance à ses tragédies Almansor et William Ratcliff, elles n'ont cependant aucun succès. La première dAlmansor, en 1823 à Brunswick, doit être interrompue en raison des protestations du public. Ratcliff n'a jamais été joué de son vivant.

De 1822 à 1824 Heine se consacre, pour la première fois de façon intensive, au judaïsme : à Berlin il est membre actif du (Association pour la Culture et la Science des Juifs), il entre en relation avec Leopold Zunz, l'un des fondateurs de la « Science juive » et entreprend en 1824 l'écriture du roman Le Rabbin de Bacharach, resté inachevé.