Pierre Lagrange, né le à Auch (Gers), est un sociologue des sciences français.

Biographie Pierre Lagrange entame des études de psychologie à l'Université Paris-V René-Descartes. À l'occasion de son service civil, il travaille au sein de l'association Pandore créée par Bruno LatourL'association Pandore a publié entre 1978 et 1983 vingt-cinq numéros d'un bulletin du même nom ainsi que deux volumes de textes de sociologie des sciences de langue anglaise: Michel Callon et Bruno Latour (eds.), La science telle qu’elle se fait, Paris, Pandore, 1982 ; Michel Callon et Bruno Latour, (eds.), Les Scientifiques et leurs alliés, Paris, Pandore, 1985..

De 1986 à 1996, il travaille au Centre de sociologie de l'innovation (CSI) à l'École des mines de Paris.

En 1990, il obtient le diplôme de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) puis, en 1991, un diplôme d'études approfondies (DEA) sous la direction de Luc Boltanski au sein du Groupe de sociologie politique et morale (EHESS).

Entre 1990 et 1992, il réalise sous la direction de Bruno Latour une étude sociologique sur les parasciences dans le cadre d'un contrat passé entre le Ministère de la recherche et l'École des Mines [Armines]).

En 1992, il entame une thèse sur la sociologie des parasciences sous la direction de Bruno Latour à l'EHESS (interrompue à la suite de problèmes de santé).

En 1997, il travaille pour Canal+ comme consultant dans le cadre de la préparation d'un programme consacré aux ovnis (la Nuit extraterrestre, diffusée en )Pierre Lagrange, Clarisse Le Friant et Guillaume Godard, Sont-ils parmi nous ? La nuit extraterrestre, préface de Michel Royer, Paris, Gallimard, 1997; « L'invention des soucoupes », entretien avec Jean-Philippe Pisanias, Télérama , , ..

Il donne des cours, séminaires et conférences dans diverses universités (Lausanne, Genève, Avignon, Paris 8 etc).

Il organise en 2001 un colloque sur les parasciences pour l'Université de Genève.

En 2002, il devient chercheur associé au sein du LAHICCf. bibliographie comme membre associé sur le site du LAHIC. L'équipe fait partie de l'Institut interdisciplinaire d'anthropologie contemporaine (IIAC, UMR8177, CNRS/EHESS. et, en 2006, membre du Comité d'experts du GEIPAN (Groupe d'études et d'informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés) du CNES (Centre national d'études spatiales).

En 2009, il soutient sa thèse à l'EHESS dans le cadre d'un doctorat en anthropologie sociale sous la direction de Daniel FabreUne Ethnographie de l'ufologie. Thèse soutenue à l'EHESS en 2009 sous la présidence du Professeur Francesco Panese et avec les professeurs Bernadette Bensaude-Vincent et Bruno Latour comme rapporteurs..

De 2011 à 2016, il enseigne l'anthropologie sociale à l'École d'Art d'AvignonVoir: http://esaavignon.fr/equipes/26-enseignants/76-pierre-lagrange..

Depuis 2018, il est chargé de cours de « Cultures visuelles » à l'université de Lille.

Il est chercheur associé au Laboratoire Interdisciplinaire d'études sur les réflexivités (LIER, EHESS).

Thèmes de recherche Formé aux science studiesL'expression science studies désigne ce qu'on appelle en France sociologie des sciences ou anthropologie des sciences. L'expression anglo-américaine est privilégiée car ce domaine d'étude est né dans les pays de langue anglaise. La principale revue actuelle dans ce domaine, Social Studies of Science, s'appelait initialement Science Studies., Pierre Lagrange s'appuie sur les travaux d'ethnologues comme Jack Goody (auteur de La Raison graphiqueJack Goody, La Raison graphique, Paris, Minuit, 1980, coll. « Le Sens commun ».), Jeanne Favret-SaadaJeanne Favret-Saada, Les Mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977., ou des travaux de Bruno Latour sur la production des faits scientifiquesBruno Latour et Steve Woolgar, La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 1988; Bruno Latour, La Science en action, Paris, La Découverte/Poche, 2005; id, Changer de société-Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006.. Il étudie la distinction entre pensée scientifique et pensée magique (le « grand partage »Bruno Latour, « Comment redistribuer le Grand Partage ? », Revue de Synthèse série, , avril-juin 1983, .) dans le cadre des controverses scientifiques.

Ces controverses peuvent aborder des objets au statut marginal, comme les ovnis, les phénomènes parapsychologiques, les animaux mystérieux, ou, plus généralement, certaines controverses technologiques actuelles (par exemple sur certains effets difficiles à évaluer, effets des lignes à haute tension, des portables, etc).

Il s'agit de discuter les explications souvent rencontrées dans les publications sociologiques sur les « croyances » : explications au sujet de l'influence du contexte ou de la culture (la guerre froide et la science-fiction auraient, selon de nombreux sociologues, provoqué la « rumeur visionnaire » des soucoupesPierre Lagrange, « The Ghost in the Machine. How Sociology Tried to Explain (Away) American Flying Saucers and European Ghost Rockets, 1946-1947 », in Alexander Geppert (ed.), Imagining Outer Space, European Astroculture in the Twentieth Century, New York, Macmillan, 2012, .).

Roswell Dans son ouvrage La rumeur de Roswell, il cherche à démontrer que rien ne permet d'accuser d'irrationalité ceux qui croient à la thèse de la chute d'un engin extraterrestre en 1947 à Roswell. Leur raisonnement repose, selon lui, sur les mêmes bases que celui qui ne croit pas à cette thèseLa Rumeur de Roswell, Editions La Découverte, Paris, 1996..

Dans un autre livre, consacré à l'émission d'Orson Welles sur l'invasion de la Terre par les martiens diffusée en La Guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?, Robert Laffont, Paris, 2005., Lagrange considère que la vraie question n'est pas de savoir pourquoi les gens ont cru à l'émission mais de s'interroger sur la construction collective de notions comme celles de « panique », d'« hystérie de masse » et sur la façon dont cette émission et les réactions qu'elle a suscitées ont été mobilisées pour renforcer et diffuser l'image d'un public naïf et crédule.

Pseudosciences La question des « pseudosciences » présente pour lui un autre intérêt lié à la multiplication, depuis quelques décennies, des débats publics sur certaines questions scientifiques ou techniques (par exemple les effets des lignes à haute tension, les conséquences de certains rayonnements, etc). Ces phénomènes présentent en effet des caractéristiques assez proches des phénomènes paranormaux : difficulté à établir la preuve, confrontation plus ou moins brutale entre l'expertise scientifique et les témoignages de « victimes », etc.

Selon lui, la discussion a longtemps été réduite à une opposition entre la pensée scientifique et la pensée magique. Et la solution proposée a souvent consisté à demander aux sociologues d'expliquer « pourquoi les gens croient à des choses qui n'existent pas ».

Si cette approche pouvait sembler justifiée dans le cas de l'étude des seuls phénomènes paranormaux, en oubliant les arguments scientifiques qui leur sont opposés, Lagrange en voit les limites lorsqu'on réintroduit dans la description du débat l'ensemble des acteurs et des arguments (« croyants » et « sceptiques »), ou lorsqu'il s'agit de rendre compte des débats qui se multiplient aujourd'hui à propos des risques technologiques. On assiste en effet de plus en plus à une remise en cause des experts et à la multiplication d'acteurs nouveaux : associations de malades, lanceurs d'alerte, etc.Voir l'introduction rédigée pour le numéro de la revue Ethnologie Française qu'il a dirigé sur le thème « Sciences et parasciences : preuves et épreuves » et qui a été publié en septembre 1993.. Les critères de ces experts ne peuvent donc être utilisés pour rendre compte de la controverse, ils doivent au contraire être décrits et expliqués tout autant que les prises de position des non experts.

Lagrange conclut que les pseudosciences n'existent pas et que l'irrationnel est une invention, car « pour qu'il y ait des parasciences, il faudrait qu'il y ait des sciences telles qu'on en décrit dans les livres d'épistémologie et les dictionnaires rationalistes : des sciences dures, rationnelles, insensibles aux modes et aux tendances de la société, à la pensée droite et sans bavure. Or, ces sciences, c'est désormais certain, n'existent pas »« Comment tordre le cou à quelques idées reçues à propos des soucoupes volantes », dans BIFROST, , juillet 2000, disponible en ligne. ».

Il propose donc, comme cela est fait habituellement dans l'analyse des débats scientifiques (ondes gravitationnelles, neutrinos, etcMichel Callon et Bruno Latour (eds.), La science telle qu’elle se fait, Paris, La Découverte, 1990.), de faire évoluer les principes d'analyse de ces sujets aux marges des sciences et techniques. Lagrange s'est interrogé sur les conséquences de cette évolution dans le chapitre méthodologique de sa thèse de doctoratUne Ethnographie de l'ufologie, thèse soutenue à l'EHESS en 2009..

Il y a deux conséquences :

D'une part, il semble que l'idée d'étudier dans les mêmes termes, dans le même cadre d'analyse, les propos des acteurs scientifiques et non scientifiques soit pour beaucoup de sociologues une véritable tache aveugle. Plongés eux-mêmes dans un univers de références scientifiques, ils n'imaginent même pas qu'il soit possible d'adopter une quelconque distance méthodologique avec cet univers. Et cela conduit les sociologues à maintenir les « croyances » qu'ils étudient à bonne distance, en les choisissant dans d'autres cultures éloignées dans l'espace ou dans le tempsP. Lagrange, « Pourquoi les croyances n’intéressent-elles les anthropologues qu’au-delà de deux cents kilomètres ? », Politix , , 2012, .. Pourtant, des « croyances » comme les ovnis ou le paranormal présentent un intérêt tout particulier, celui d'obliger le chercheur à élaborer un langage qui soit capable de traiter à la fois ce qu'on qualifie de savoir et ce qu'on qualifie de croyances (deux sujets renvoyés traditionnellement à deux types différents de spécialistes, les épistémologues et les sociologues de la croyance, qui ont recours à deux types d'explications diamétralement opposées, internalistes pour les sciences, externalistes pour les croyances). Jusqu'ici la plupart des chercheurs en sciences sociales se sont intéressés à des croyances sans rapport avec les sciences, croyances au sein de cultures non occidentales, croyances religieuses, etc. Du coup, la comparaison avec les savoirs scientifiques pouvaient être ignorée. En choisissant d'étudier des « croyances » actuelles, mêlées de controverses scientifiques, les sciences ne peuvent être laissées de côté. De nouvelles contraintes apparaissent, liées au type d'explication à fournir.

Deuxième conséquence : celle de ne plus mettre le chercheur à l'abri des acteurs qu'il étudie. Lagrange constate qu'un ethnologue qui étudiait autrefois les « primitifs » courait rarement le risque d'être contredit par ces derniers. Dans les années 1970 encore, lorsque Jeanne Favret-Saada étudiait la sorcellerie en France, elle ne risquait guère d'être confrontée aux paysans victimes de sorts lorsqu'elle donnait ses cours en amphi. Aujourd'hui, constate-t-il, les sociologues doivent souvent répondre aux questions que les acteurs leur retournent à propos de leurs analyses, que ce soit dans les débats sur les risques technologiques ou dans les controverses sur les ovnis ou les phénomènes paranormauxP. Lagrange, « Pourquoi les croyances n’intéressent-elles les anthropologues qu’au-delà de deux cents kilomètres ? », Politix, art. cit..

Publications Pierre Lagrange a développé les points qui précèdent dans le cadre de plusieurs livres et articlesPour un accès à la plupart de ses articles (en pdf), voir: http://pierrelagrangesociologie.wordpress.com/.