Le colonel Rémy, de son vrai nom Gilbert Renault, né le à Vannes (Morbihan) et mort le à Guingamp (Côtes-du-Nord), est l'un des résistants français de la Seconde Guerre mondiale. Il organise, développe et perfectionne le réseau de renseignements, créé par Louis de La Bardonnie, qui devient la Confrérie Notre-Dame, un des plus importants réseaux de la zone occupée.
Fait Compagnon de la Libération en 1942, il est engagé aux côtés du général de Gaulle dans le Rassemblement du peuple français en 1947, mais De Gaulle rompt avec lui pour avoir appelé à la réhabilitation de Pétain.
Il est l'auteur de nombreux livres, notamment des écrits sur la Résistance et des romans policiers qu'il adapte au cinéma.
Biographie
Formation et années de jeunesse
Gilbert Renault est l'aîné d'une famille de neuf enfants, dont les résistantes Maisie Renault et Madeleine Cestari et la religieuse Mère Marie Dominique, cofondatrice des Dominicaines du Saint Esprit ; son père est professeur de philosophie et d'anglais, puis inspecteur général d'une compagnie d'assurances ; sa mère est la fille du compositeur Théodore Decker.
Élève des jésuites au collège Saint-François-Xavier de Vannes, il effectue ensuite des études de droit à l'université de Rennes. Ce sympathisant de l'Action française (même s'il n'y a « jamais milité ») issu de la droite catholique et nationaliste, commence une carrière à la Banque de France en 1924.
Il participe aux émeutes du 6 février 1934 et en revient avec « les vêtements maculés de boue et un œil au beurre noir ».
En 1936, il se lance dans la production cinématographique et finance notamment le tournage de J'accuse, nouvelle version du film d'Abel Gance, un échec financier retentissant ; nombre de contacts qu'il noue au cours de cette période lui seront très utiles lors de son engagement dans la Résistance.
Un « Français libre »
En 1940, Gilbert Renault prépare en Espagne un film sur Christophe Colomb. Il refuse l'armistice demandé le par Pétain et cherche d'abord à s'embarquer pour l'Afrique du nord.. Il réussit le à s'embarquer à Lorient sur un chalutier pour Le Verdon, puis sur un cargo norvégien. Il parvient en Angleterre le ..
Résistant de la première heure, il attribuera plus tard les sentiments qui le firent passer en Angleterre en au nationalisme et à la germanophobie issus de ses lectures du quotidien monarchiste d'extrême droite L'Action française : « Imbu d’Action française, il ne m’était pas possible de considérer la défaite de la France comme définitive »Cité par Maurice Weyernbergh, Charles Maurras et la révolution française, Vrin, 1992, , à partir de ses écrits. Il est parmi les premiers à se rallier à la cause du général de Gaulle et se voit confier par le capitaine Dewavrin, futur colonel Passy, alors capitaine et chef du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), la création d'un réseau de renseignements sur le sol français.
Le colonel Passy l'évoque dans ses mémoires :
Il s'est prévalu après la guerre d'avoir fondé un puissant réseau, considéré comme l'un des plus efficaces de la France libre, à partir du néant, et d'avoir su échapper aux polices allemandes alors qu'il a mené trois missions en France occupée et que ces polices connaissaient son identité. (compte-rendu de la biographie de Philippe Kerrand).
Le deuxième Bureau de Passy le renvoie en zone occupée via l'Espagne. Lors de sa première mission, il crée en 1940 la Confrérie Notre-Dame, qui deviendra en 1944 CND-Castille, en s'appuyant sur l'action de Louis de La Bardonnie. Il aurait envoyé son premier message en , contenant des informations sur le littoral Atlantique et des cartes. Initialement axé sur la couverture de la façade Atlantique, ce réseau finit par couvrir la France occupée à partir de 1941 puis la Belgique et devient l'un des plus importants de la zone occupée. Ses informations ont permis de nombreux succès militaires, comme les opérations combinées de Bruneval et Saint-Nazaire. Il crée aussi en le réseau Centurie.
Il n'hésite pas à désobéir à sa hiérarchie. Ainsi, lors de sa première mission, il s'attarde à Madrid au lieu de gagner la zone libre, s'attirant les reproches du colonel Passy. Chargé d'élaborer un état-major de la résistance en zone occupée, il promet beaucoup et de façon inconsidérée à l'Organisation civile et militaire (OCM), ce qui complique la tâche de Pierre Brossolette, qui ne l'appréciait pas et de Jean Moulin en 1943. De même, convaincu qu'il faut mobiliser toutes les forces disponibles contre l'occupant, il décide de lui-même de favoriser le ralliement des communistes à la France libre, malgré son propre anticommunisme et convoie à Londres son représentant, Fernand Grenier, en . Le ralliement des communistes avait en fait été décidé auparavant, en .
S'il a été parfois naïf en politique, il l'a aussi été en ce qui concerne l'espionnage. Il a été ainsi trompé durant une année par un agent du bureau du régime de Vichy et lui a livré ses informations. Gilbert Renault reconnaît volontiers ne rien entendre au jeu politique, c'est le socialiste Pierre Brossolette qui le met en relation avec des groupes syndicaux et politiques. Le colonel Passy décide en 1943 d'interdire à son agent d'aller en France.
Le pseudonyme de Rémy lui est attribué en , remplaçant celui de Raymond. Il est promu à Londres au grade de lieutenant-colonel à titre temporaire, sous le pseudonyme de Georges Roulier lorsqu'il intègre à la toute fin de l'année 1943 le comité s'occupant du plan Sussex prévoyant à la demande des Américains l'envoi d'équipes d'agents volontaires dans le Nord de la France afin de fournir des informations sur l'armée allemande, dans la perspective du futur débarquement. C'est a posteriori que Rémy se fera appeler « colonel Rémy »Philippe Kerrand, L'étrange colonel Rémy, Champ-Vallon, 2020, .
Il est fait Compagnon de la Libération par décret du .
Il publie dès 1945 Mémoires d'un agent secret de la France libre (éditions Aux trois couleurs), un récit qui consigne des épisodes de sa vie entre et et pour lequel il reçoit en 1946 le prix Victoire, présidé par Fernand Gregh.
L'après-guerre Du gaullisme au gaullo-pétainisme Rémy fait partie de la petite équipe fondatrice du parti du général de Gaulle créé en 1947, le Rassemblement du peuple français (RPF). Il co-signe ses statuts, est membre à sa fondation de son comité exécutif, rebaptisé comité de direction en . Il est chargé des voyages et des manifestations et s'occupe de la fondation du service d'ordre du parti et de son organisation de jeunesse (Rassemblement de la Jeunesse française/RJF), d'abord officieusement puis officiellement en tant que délégué général à la jeunesse en . Il est aussi l'un des orateurs du RPF et il a mobilisé ses anciens compagnons pour les convaincre d'entrer dans le combat politique.Collectif, De Gaulle et le RPF, 1947-1955, Armand Colin, 1998, , 67, 69, 154, 201, 365-366Le Monde, 17 mars 1949.. Contrairement au général de Gaulle, il rêve d'en découdre pour l'amener au pouvoirCollectif, De Gaulle et le RPF, 1947-1955, Armand Colin, 1998, .
Progressivement, il se rapproche de personnalités hostiles au « résistantialisme » comme le chanoine Jean-Marie Desgranges et figure au comité de patronage du Comité français pour la défense des droits de l'homme, la réparation et l'amnistie, qui vient en aide aux collaborateurs épurés, aux côtés d'autres résistants mais aussi de l'avocat de Pétain, Jacques IsorniMathias Bernard, La guerre des droites, Odile Jacob, 2007, . Il prend ensuite parti pour Charles Maurras, toujours emprisonné, notamment en lors d'une réunion organisée par Aspects de la France avec Henri Massis, Pierre Boutang, Gabriel Marcel, Daniel Halévy, malgré les avertissements de ses amis gaullistes et du général de Gaulle lui-même. Mais influencé par des hommes comme l'amiral Gabriel Auphan ou le banquier royaliste Marcel Wiriath, il en vient au contraire à « comprendre » et légitimer l'action des pétainistes et de Pétain. Lors du meeting de , il affirme ainsi sa
Que ce soit lors d'’une réunion en , organisée par le chanoine Desgranges dans le cadre de la Fraternité de Notre-Dame-de-la-Merci, ou dans des articles donnés à Paris-Match et Aspects de la France en avril, en passant par celui — retentissant,,,,Collectif, De Gaulle et le RPF, 1947-1955, Armand Colin, 1998, , 763-764 — rédigé pour l'hebdomadaire Carrefour de son ami Émilien Amaury, Rémy épouse désormais les thèses des pétainistesPhilippe Kerrand, L'étrange colonel Rémy, Champ-Vallon, 2020, . C'est ainsi qu'il a fait paraître dans Carrefour, le , le fameux article intitulé , prônant la réhabilitation du maréchal Pétain, où il fait état d’une confidence du général de Gaulle :
Ce que Rémy commente ainsi : Cet article dédouane aussi et critique
C'est la théorie des « deux cordes », ou du « bouclier » (Pétain) et de « l'épée » (de Gaulle) ; une thèse qui fait scandale et que dénoncent les anciens résistants du Comité d'action de la Résistance. Elle fait d'autant plus scandale qu'il en attribue la paternité au général de Gaulle lui-même. Dans une lettre adressée au quotidien Le Figaro, il fait acte de contrition : pour les mots blessants qu'il a pu employer à leur égard auparavant.
Désavoué par de Gaulle., critiqué par André Malraux et Jacques Soustelle, il démissionne du RPF et est exclu de l'Association des Français libres, qu'il a un temps poursuivie en diffamation avant de retirer sa plainteLe Monde, 21 juillet 1950, Le Monde, 28 juillet 1950, Le Monde, 22 septembre 1950..
Plusieurs de ses contemporains, parmi lesquels d’anciens résistants, ont toutefois rappelé la cohérence morale et la fidélité patriotique de Gilbert Renault, au-delà de ses choix politiques d’après-guerre.
Ainsi, André Dewavrin, dit Passy, son chef direct au B.C.R.A., souligna que « Rémy fut l’un des meilleurs de nous tous » et que « nul n’avait porté plus haut l’esprit d’initiative et de sacrifice » (Souvenirs, Plon, 1947). Henri Frenay, dans La nuit finira (1973), évoque de son côté « un homme de foi et de conviction », insistant sur le rôle décisif du réseau Confrérie Notre-Dame dans la transmission de renseignements essentiels aux Alliés. Pour Dominique Lormier, historien de la Résistance, « le colonel Rémy incarne une figure majeure du renseignement gaulliste ; ses engagements ultérieurs ne doivent pas occulter l’importance stratégique de son œuvre au service de la France Libre » (Les grandes figures de la Résistance française, Perrin, 2011). Ces témoignages mettent en lumière la complexité d’un itinéraire où se mêlent fidélité spirituelle, patriotisme intransigeant et désarroi face à l’évolution du monde d’après-guerre.
Après la mort de Pétain en 1951, il adhère à l'Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP), est membre de son comité d'honneur, et s'associe à ses prises de position en faveur de Pétain jusqu'à sa mortLe Monde, 5 mai 1959.Le Monde, 3 mai 1977.Le Monde, 5 mai 1982.Le Monde, 12 novembre 1982.. En , il assiste à une messe anniversaire en l'honneur de Pétain présidée par le cardinal Maurice Feltin, l'archevêque de Paris ; Rémy lui a exprimé son appui public dans Le FigaroFrédéric Le Moigne, « 1944-1951 : les deux corps de Notre-Dame de Paris », , 2003/2, .. En 1952, il signe un appel demandant au gouvernement d'élargir le projet d'amnistie. et participe à une réunion de la Fraternité Notre-Dame-de-la-Merci en la basilique Notre-Dame des Victoires, aux côtés de Xavier Vallat et du nonce apostolique, le futur pape Jean XXIII.