L’écriture hiéroglyphique égyptienne est un système d'écriture figurative : les caractères qui la composent représentent des objets divers tels que des plantes, des figures de dieux, d'humains et d'animaux, regroupés en catégories. Les égyptologues y distinguent traditionnellement trois catégories de signes : les signes-mots (ou idéogrammes), qui représentent un objet ou, par métonymie, une action ; les signes phonétiques (ou phonogrammes), qui notent un son (consonne, suite de consonnes ou voyelle) ; les déterminatifs, signes « muets » qui indiquent le champ lexical auquel appartient le mot.
Apparue à la fin du avant notre ère en Haute-Égypte, l'écriture hiéroglyphique est utilisée jusqu’à l'époque romaine, soit pendant plus de trois mille ans. La connaissance des hiéroglyphes se perdit avec la fermeture des lieux de culte dits « païens » par l’empereur vers 380. Des Européens se sont aventurés dans des tentatives de traduction au début du (Johan David Åkerblad, Thomas Young) avec des succès inégaux, et il faudra, après la découverte de la pierre de Rosette, les travaux de Jean-François Champollion. pour briser, après quatorze siècles, le « sceau mis sur les lèvres du désert » (François-René de Chateaubriand, Les Mémoires d’Outre-Tombe, , , chap. 9)..
Étymologie
vignette|Le hiéroglyphe a d'abord désigné le graveur des signes (Carte postale de 1898 par John White Alexander).
Le mot hiéroglyphe dérive du grec , formé lui-même à partir de , « sacré », et , « graver ».
À l'époque gréco-romaine, il désignait « celui qui trace les hiéroglyphes » et non les hiéroglyphes eux-mêmes, qui se disaient , c'est-à-dire « les (caractères) sacrés gravés » sur les monuments (stèles, temples et tombeaux). Ultérieurement, par un glissement de sens, le mot hiéroglyphes finit par désigner les caractères hiéroglyphiques eux-mêmes.
Les Égyptiens eux-mêmes nommaient leur écriture « /ˌmaːtʼaw ˈnaːcaɾ/ » (« parole divine ») soit, en
Par extension, on qualifie souvent de hiéroglyphique une écriture utilisant le même principe logographique que l'égyptien. Ainsi, on parle du hittite ou du maya hiéroglyphiques. Il n'est cependant pas admis de dire des caractères chinois qu'ils sont des hiéroglyphes. Hiéroglyphes comme sinogrammes appartiennent à l’ensemble plus vaste des logogrammes.
Histoire et évolution vignette| Hiéroglyphes conservés au Musée du Louvre. L'écriture hiéroglyphique est attestée dès 3250-3200 Günter Dreyer, Recent Discoveries at Abydos Cemetery U, dans « The Nile Delta in Transition : 4th-3th Millenium BC », Édit. M. Van Den Brink, Tel Aviv, 1992, ... Elle est employée pendant plus de , la dernière inscription connue datant de .
Les premiers hiéroglyphes connus sont contemporains des premières tablettes cunéiformes mais sont complètement différents, tant par leur graphisme que par leur logique. Certains scientifiques émettent l'hypothèse qu'ils en dérivent ou qu'ils ont au moins été influencés par le système inventé en Mésopotamie Peter T. Daniels, « The First Civilizations », dans Peter T. Daniels et William Bright, The World's Writing Systems, 1996, . mais ce n'est pas généralement admis. En 2014, James P. Allen écrit au contraire que l'écriture égyptienne « semble être apparue soudainement en 3250 avant notre ère, comme système complet » et que « bien qu'on ait pensé autrefois que l'idée de l’écriture fût arrivée en Égypte depuis la Mésopotamie, de récentes découvertes indiquent que l'écriture s’est développée de manière indépendante en Égypte ».
Les plus anciennes inscriptions connues (3250-3200 ), découvertes en 1986 dans la tombe U-j de la nécropole prédynastique d'Oumm el-Qa'ab (près d'Abydos, en Haute-Égypte), sont des tablettes cérémonielles. Il s'agit encore d'une proto-écriture mais avec des signes de forme codifiée (d'orientation et de dimensions calibrées), les tablettes servant sans doute à identifier des biens et en indiquer la valeur. Dès 3100 (dynastie « zéro ») les inscriptions comprennent de brefs groupes nominaux, mais pas encore de prédicats ni de longs textes d'un seul tenant. La première locution complète connue date d'environ 2690 (fin de la ) ; c'est un sceau-cylindre du pharaon Péribsen, sur lequel est écrit , traduction d'un article paru dans La Repubblica le ..
Dès l'Ancien Empire, l'égyptien hiéroglyphique est un système d’écriture où se mêlent idéogrammes, signes consonantiques (unilitères, bilitères, et même trilitères) et déterminatifs (voir plus bas). À partir de la , les scribes utilisent un certain nombre de bilitères comme syllabaires (sȝ, bȝ, kȝ etc.) pour transcrire les noms sémitiques ou d’origine sémitique, mais l’écriture dite syllabique ne sortira jamais de ce domaine.
Quelle que soit leur fonction, les signes sont figuratifs : ils représentent quelque chose de tangible, souvent facilement reconnaissable, même pour quelqu'un qui ignore le sens du signe. En effet, les Égyptiens s'inspirent de leur environnement pour le dessin des hiéroglyphes : objets de la vie quotidienne, animaux, plantes, parties du corps. À l'époque de l'Ancien, du Moyen et du Nouvel Empire, il existe environ 700 signes hiéroglyphiques alors que, à l'époque gréco-romaine, on en dénombrait plus de 6000.
Les hiéroglyphes sont gravés sur pierre ou bien, dans le cas de l'écriture hiératique, tracés au calame et à l'encre sur un support moins durable.
Apparue avant la civilisation pharaonique, l'utilisation des hiéroglyphes gravés n'est donc pas liée aux nécessités administratives d'un État en formation. Elle se limite aux domaines dans lesquels l'esthétique ou la valeur magique des mots avaient de l'importance : formules d'offrandes et fresques funéraires, textes religieux, inscriptions officielles. L'écriture consiste d'abord en de courtes inscriptions désignant un souverain, une bataille, une quantité, puis, aux environs de 2700 avant notre ère, sous le règne du roi Djéser marqué par le développement des pratiques religieuses et des rites funéraires, s'élaborent des phrases construites que l'on retrouve essentiellement dans les pyramides.
vignette| Dernière inscription hiéroglyphique connue (394), sur la porte d'Hadrien à Philæ. La dernière inscription connue, datée de 394, se trouve dans le temple de Philæ.
Après le temps consacré au développement du système d'écriture de type hiéroglyphique, quatre autres stades d'évolution (et de simplification progressive) de cette écriture peuvent être distingués : après le stade hiéroglyphique vient le stade des hiéroglyphes linéaires ; puis vient celui de l'écriture hiératique ; vient ensuite celui de l'écriture démotique ; enfin, vient le copte, comme dernière étape du processus d'abstraction et de simplification.
Une première simplification du système d'écriture égyptien est qualifiée par les égyptologues de hiéroglyphes linéaires. Ceux-ci conservent l'aspect figuratif des hiéroglyphes gravés, mais sont tracés avec moins de précision que ces derniers ; ils constituent par ailleurs un premier pas vers l'abstraction de ce système de représentation. Ils sont peints sur les sarcophages en bois et les papyrus des « livres des morts ».
L'écriture hiératique, troisième stade de l'évolution du système d'écriture égyptien, en constitue la forme cursive. Réservée aux documents administratifs et aux documents privés, elle est tracée au pinceau et a pour supports les ostraca (tessons de poterie ou de calcaire), les tablettes de bois, ou plus rarement le papyrus et le parchemin, d'un coût très élevé..
À partir de l'époque saïte (), le hiératique est partiellement supplanté par une nouvelle cursive, le démotique. Il s'agit d'une simplification extrême de l'écriture hiératique, réservée aux actes administratifs et aux documents de la vie courante, d'où son nom d'écriture « populaire ». L'écriture hiératique n'est alors plus utilisée que pour consigner des textes religieux ou sacerdotaux, conjointement avec les hiéroglyphes, d'où son nom d'écriture « sacerdotale ». À l'époque ptolémaïque, le grec s'impose de plus en plus comme langue administrative : à partir de 146 avant notre ère les contrats écrits uniquement en démotique perdent toute valeur légale.
Le copte, enfin, est le dernier stade de la langue et de l'écriture égyptiennes. Il est encore utilisé de nos jours, mais uniquement comme langue liturgique. Il s'écrit au moyen de l'alphabet grec auquel on a ajouté sept caractères démotiques pour transcrire les sons étrangers au grec. vignette|Illustration de l'article Tabula Æegyptiaca hieroglyphicis exornata publiée dans la revue Acta Eruditorum de 1714. L'écriture égyptienne n'est plus utilisée actuellement pour écrire quelque langue moderne que ce soit. Cependant, selon certains chercheurs, c'est elle qui, via le protosinaïtique, aurait donné naissance à l'alphabet phénicien, lequel, à son tour, sera à l'origine des alphabets hébreu, araméen et grec, donc des caractères latins et cyrilliquesW. V. Davies, sqq ; voir aussi J. F. Healy, sqq..
Le système d'écriture
vignette|Reproduction de la pierre de Rosette.
Les hiéroglyphes gravés égyptiens sont tous, ou peu s'en faut, figuratifs : ils représentent des éléments réels ou imaginaires, parfois stylisés et simplifiés, mais parfaitement reconnaissables dans la plupart des cas.
Jean-François Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes, considéré comme le père de l'égyptologie, définit le système hiéroglyphique comme suit : C'est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans un même motJean-François Champollion, Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques, ..
En effet, un même caractère peut, selon le contexte, être interprété de diverses manières : comme phonogramme (lecture phonétique), comme idéogramme ou comme déterminatif (lecture sémantique). Nous verrons plus loin que le déterminatif, qui ne se lit pas, facilite la lecture en « déterminant » le champ lexical auquel le mot appartient : ainsi, le déterminatif de l'« homme assis » (A1 d'après la classification de Gardiner) accompagne les mots désignant la fonction (« vizir », « prêtre »), la profession (« artisan »), l'ethnie (« Asiatique », « Égyptien », « Libyen », « Nubien ») ou encore les liens de parenté (« père », « fils », « frère »).
Dans les parties qui suivent, les hiéroglyphes seront translittérés, c'est-à-dire retranscrits à l'aide de symboles d'un autre système d'écriture.
Lecture phonétique
On lit le caractère indépendamment de son sens, selon le principe du rébus. Les phonogrammes sont formés soit d'une consonne (signes dits mono- ou unilitères), soit de deux (signes bilitères) ou de trois (signes trilitères). Les vingt-quatre signes unilitères constituent le pseudo-alphabet hiéroglyphique (voir plus bas).
L'écriture hiéroglyphique s'apparente à un abjad : elle ne note pas les voyelles, à la différence du cunéiforme par exemple. C'est une écriture défective (scriptio defectiva).
Ainsi, le hiéroglyphe représentant un canard se lit sȝ, car telles étaient les consonnes du mot désignant cet animal. On peut cependant utiliser le signe du canard sans rapport avec le sens pour représenter les phonèmes s et ȝ à la suite (indépendamment des voyelles qui pourraient accompagner ces consonnes) et ainsi écrire des mots comme sȝ, « fils », ou, en complétant avec d'autres signes qu'on détaillera plus loin, sȝw, « garder, surveiller », sȝtw, « terre ferme » :
L'« alphabet » hiéroglyphique
Pour certains caractères, le principe du rébus devint celui de l'acrostiche : on ne lit plus que la première consonne du mot. + Exemples d'utilisation d'idéogrammes pour leur valeur unilitèreCf. Alan H. Gardiner, Egyptian Grammar, London, 1973, .. Idéogramme Objet représenté Utilisation comme idéogramme Valeur phonétique de l'idéogramme Valeur unilitère D21:Z1s bouche « bouche » /rȝ/ /r/ D58-Z1s jambe « endroit (où on pose le pied) » /bw/ /b/ I10:Z1 cobra « cobra » /ḏt/ /ḏ /