thumb|upright=1.5|right|alt=Plafond et mur du fond en bois, ce dernier étant décoré de pins maritimes stylisé. Au fond et sur le côté gauche, musiciens accroupis, au premier plan, acteur en kimono chatoyant. À droite, pilier de bois soutenant le plafond|Scène de nô, genre classique du théâtre japonais.

Le théâtre japonais, qui se forme au cours du , mais hérite de plusieurs siècles de danses rituelles et de spectacles de divertissement variés, se caractérise par un répertoire fortement ancré dans la littérature et par une forte tendance à la stylisation et à la recherche d’esthétisme.

Trois périodes marquent l’histoire du théâtre japonais. Premièrement, les origines de l’art théâtral sont recherchées depuis l’Antiquité jusqu’au dans les danses rituelles shinto ou bouddhiques, les festivals et divertissements populaires ainsi que les farces et pantomimes, tant autochtones qu’importés d’Asie. La seconde période est celle du théâtre classique, défini par trois genres bien distincts : le nô, drame lyrique raffiné et poétique, le bunraku ou ningyō jōruri, théâtre de marionnettes littéraire, et le kabuki, spectacle dramatique des bourgeois. La troisième période couvre le théâtre moderne, après l’ouverture du Japon sur le monde à l’époque Meiji. Les Japonais rompent avec la période classique d’abord via le shingeki, le théâtre expérimental à l’occidentale, puis avec la prépondérance de l’avant-garde. Chaque époque a accouché de grands dramaturges qui ont fait l’histoire de l’art théâtral japonais, au rang desquels figurent Zeami, théoricien du nô, Chikamatsu, instigateur d’un véritable art dramatique, Kawatake Mokuami, rénovateur du kabuki après l’ouverture du pays, et Kaoru Osanai, artisan du développement du théâtre moderne.

Chaque forme du théâtre japonais, classique ou moderne, possède des caractéristiques de jeu et de dramaturgie variées, dont les plus typiques sont l’usage récurrent de masques raffinés ou caricaturaux, l’importance de la danse et de la musique d’accompagnement, la gestuelle stylisée des acteurs ainsi que la forte hiérarchisation des rôles dans les troupes de théâtre.

De nos jours, l’art du théâtre japonais est mondialement reconnu pour sa qualité, ses trois genres classiques étant tous inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

Histoire Origines du théâtre japonais Le théâtre japonais trouve ses origines dans les danses rituelles et la chorégraphie sacrée. L’entrée de ces danses dans le folklore s’effectue par la perte progressive de leur sens religieux au profit de plus d’esthétique et de raffinement, notamment à l’instigation de la cour impériale à partir du , ainsi que leur représentation dans le monde profane pour le divertissement des hommes et non plus seulement des dieux. Ce processus de folklorisation de tout un ensemble hétérogène de danses, farces et pantomimes aboutit à la naissance à partir du d’une forme de théâtre élaboré purement japonais.

Les danses rituelles, au début très rudimentaires, ont l’originalité dans les arts vivants japonais d’avoir des origines tant autochtones qu’importées du continent asiatique. Parmi les rites autochtones figurent les kagura (« divertissement des dieux ») et les danses agraires des milieux ruraux. De Chine et de Corée viennent diverses formes de spectacles et de chorégraphies, dont le gigaku, le bugaku et les danses bouddhiques.

Les danses rituelles autochtones (kagura, ta-mai, dengaku) vignette|alt=Deux danseuses debout|Danse kagura effectuée par des miko, danseuses attachées à un sanctuaire shinto. Les plus anciennes formes attestées d’art du spectacle au Japon datent du , prenant la forme de transes et rites shamaniques. Les vastes chroniques historiques du Kojiki et du Nihon shoki mentionnent notamment les danses shinto nommées Ame no uzume no mikoto données en l’honneur d’Amaterasu (divinité du soleil), ainsi que les pantomimes profanes d’Umisashi célébrées pour marquer la soumission d’un peuple vaincu à son conquérant. vignette|gauche|alt=Acteur se mouvant au milieu de têtes de dragon de papier dans une atmosphère enfumée.| Danse kagura à Ise représentant le combat entre la divinité Susanoo et le monstre Yamata-no-Orochi. Les kagura sont les rites shinto exécutés pour le « divertissement des dieux ». Dès le , deux formes principales de kagura sont bien identifiées dans la tradition shinto : les danses comme possédées par une divinité et les bouffonneries données pour apaiser une divinité en la faisant rire. Les kagura primitifs appartiennent au registre des « danses rituelles magiques » excessives, dont il ne subsiste aujourd’hui que des danses adaptées dans les sanctuaires shinto, les miko-mai, effectuées par de jeunes filles. En effet, entre le , les kagura sont harmonisés selon les canons de la musique chinoise, puis réglementés par la cour impériale en 1002, prenant finalement la forme d'un . On les nomme mi-kagura : le sens religieux profond des kagura primitifs s’efface au . À l’époque, la cour inspire tous les arts et ces mi-kagura se répandent dans le pays pour des représentations parfois en dehors des fêtes religieuses ; les kagura à l’extérieur du palais sont appelés sato-kagura dont les plus fameux sont fondés sur les traditions des grands sanctuaires shinto. vignette|Danse kagura à Hamada en l'honneur d'Ebisu, divinité shinto des pêcheurs, des marchands et de la prospérité. La perte du sens religieux est moins prégnante dans les danses agraires (ta-mai) au moins jusqu’au . Elles ont conservé plus longtemps leurs caractères primitifs, rituels et locaux. Les deux types principaux de danses agraires sont le ta-ue (danse pour repiquage du riz) et l’ama-goi (prière pour la pluie), auxquels s’ajoutent d’autres rites comme les danses pour remercier les dieux, pour protéger les récoltes ou pour éloigner les épidémies ; tous ces rituels sont primitivement des danses empreintes de . Le repiquage du riz est traditionnellement dévolu aux jeunes filles qui évoluent au rythme des tambours et des flûtes des hommes, peut-être embryon de danses. Localement, les danses agraires sont encore pratiquées de nos jours par les paysans, mais au cours de l’histoire, elles connaissent tout comme les kagura une harmonisation selon les canons de la cour pour devenir des danses de pur folklore par une . Dès le , ces danses des champs sont organisées dans les grands temples des villes et surtout de Kyoto, la capitale impériale ; les citadins les nomment dengaku. Très populaires lors des fêtes saisonnières shinto, ces rituels à destination magique deviennent peu à peu spectacles, avec des acteurs qui interprétaient le rôle des repiqueuses ou des propriétaires terriens pour plus de réalisme. Ce premier élément dramatique transforme vite le dengaku en . Vers 1250, on appelle ces farces dengaku nô, pour les séparer des danses agraires primitives et provinciales, et en l’espace d’un siècle, les dengaku nô sont tenus en dehors des temples, représentations profanes très prisées des citadins et des nobles vers 1350 avant d’être concurrencées, puis supplantées par le sarugaku, puis le nô (appelé à l’origine sarugaku nô).

Danses importées du continent et rituels bouddhiques (gigaku, bugaku, sangaku) vignette|upright|gauche|alt=Masque de bois, milieu de la machoire rejoignant le nez, bajoues tombantes|Masque caricatural de gigaku datant du . Si les Japonais ont très vite eu le goût d’adapter et harmoniser les danses primitives autochtones pour en faire des divertissements esthétiques ou des farces populaires, il en va de même pour les divers rituels importés du continent, principalement de Chine et de Corée. Ce sont tous ces éléments peu à peu dénués de leur caractère magique et religieux et intégrés au folklore qui conduisent à la formation d’un théâtre japonais élaboré.

Parmi les plus anciens spectacles importés d’Asie figure le gigaku, apporté de Corée en 612 selon la tradition. Il s’agit en réalité d’un ensemble assez hétérogène de divertissements en vogue en Chine et en Corée, mêlant processions, danses, farces et pantomimes. Au Japon, les spectacles gigaku sont d’abord tenus à l’occasion des fêtes bouddhiques, puis intégrés aux cérémonies de la cour. Trait caractéristique du genre, les acteurs portent de grands masques de laque sèche ou de bois peignant avec des expressions caricaturales des personnages étranges et exotiques pour les Japonais d’alors. Toutefois, le gigaku disparaît assez rapidement des grands centres, et dès le , cette tradition était marginale, si bien que nous n’en connaissons que peu de choses de nos jours, hormis par les documents anciens comme le Kyōkunshō écrit en 1233 par Koma Chikazane (Encyclopédie des arts du monde). Cet abandon s’explique peut-être par le caractère parfois grossier du gigaku, par exemple la danse mara-furi (« secouer le phallus ») où un danseur mène en laisse un personnage représentant un phallus. vignette|alt=Quatre danseurs sur une scène en plein air, cambrés et les bras écartés vers le ciel. Deux grands motifs comportant des serpents et des paons encadrent la scène.|Danse de bugaku à Ise. Arrivé d’Asie aux , le bugaku regroupe toutes les danses asiatiques anciennes conservées par la cour impériale (via l’Office de la musique). Au Japon, le bugaku est étroitement lié à la cour et aux temples de la région de Kyoto : il est raffiné et sa musique, nommée gagaku, est très élaborée. Le gagaku a contribué à forger les canons musicaux des aristocrates. Rapidement, il se constitue à la cour un répertoire de musiques et danses religieuses moins archaïques, fortement inspiré par le continent, mais conservant un lien avec les rites traditionnels. Les mi-kagura évoqués plus haut, qui sont des kagura harmonisés pour gagner en esthétique et en raffinement sur le modèle du bugaku, peuvent être vus comme des sortes de bugaku. Très dynamique durant toute l’époque de Heian, l’art du bugaku est ensuite préservé par l’ancienne aristocratie et perdure jusqu’à nos jours sous la forme de danses abstraites et esthétiques où la dimension dramatique, voire folklorique est devenue ténue. vignette|upright|gauche|alt=Danseur revêtu d'un demi-masque de chat, costume orange, pantalon et tunique à motifs floraux vifs.|Danseur de bugaku. Si les représentations de bugaku n’ont été prisées que par l’élite aristocratique et religieuse, il en va tout autrement du sangaku, introduit de Corée et de Chine aux , mais moins raffiné et d’essence purement populaire. Plus rarement associé aux cérémonies religieuses, il s’agit de . Dès le , le sangaku chinois est appelé sarugaku (singerie ou musique de singe) au Japon, qui s’enrichit au contact du peuple des saynètes comiques ou de mimiques. Les spectacles hétérogènes de sarugaku sont très proches du dengaku autochtone au . Fortement populaires, profanes et parfois vulgaires, le sarugaku et le sarugaku nô ont eu, comme le dengaku, une importance primordiale sur la naissance du théâtre japonais. En effet, Kan’ami et Zeami, les deux fondateurs du nô (le premier véritable genre du théâtre classique japonais), sont tous deux chefs d’une troupe de sarugaku. En ce sens, le nô peut être décrit comme l’. vignette|alt=Scène située au centre d'un plan d'eau rectangulaire.|Peinture sur rouleau d'une danse bouddhique (odori-nenbutsu). Biographie illustrée du moine itinérant Ippen, 1299.