Le tachelhit, ou chleuh (endonyme en tifinagh : , en alphabet latin : , prononcé : ) est une langue berbère parlée par les Chleuhs au Maroc. Avec 8 à 10 millions de locuteurs, le tachelhit est la plus importante langue berbère du monde par le nombre de locuteurs et par l'ampleur de son extension.
Plus globalement, le tachelhit est considéré comme englobant tous les dialectes berbères de l'Atlas marocain à la différence du tarifit, qui englobe tous les dialectes berbères du Rif.
Le tachelhit est parlé au Maroc méridional sur une zone s'étendant des pentes nord du Haut Atlas Occidental aux pentes méridionales de l'Anti-Atlas, limitées à l'ouest par l'Océan Atlantique. La limite orientale de son aire de répartition est marquée par l'axe Demnate-Ouarzazate ; au-delà de cette limite commence l'aire du tamazight du Maroc central. Les locuteurs de cette langue dénomment le chleuh du Souss tasusit pour le distinguer de leur langue qu'ils appellent aussi tachelhit, mais les deux ne sont pas entièrement inter compréhensibles.
Depuis les années 1950, le tachelhit connait un processus d'homogénéisation et d'unification linguistique grâce aux moyens modernes de communication : radio, télévision, cassette, livre, théâtre, cinéma, etc. Les villes et les grands centres urbains du pays chleuh comme Agadir, Tiznit, Ouarzazate, Taroudant et Tata contribuent également à cette unification. Ces villes constituent en effet des lieux de rencontres et d'échanges linguistiques où se retrouvent des locuteurs originaires de régions et de milieux différents. Les chanteurs et les producteurs (musique rrways) ont aussi contribué par sa diffusion à réduire l'impact de ces différences.
Le premier manuel d'apprentissage du chleuh a été rédigé par Léopold Justinard, surnommé le « capitaine chleuh », en 1914.
Dénomination
Étymologie La première mention connue à ce jour du nom de la langue figure dans le livre de Luis del Mármol Carvajal en 1573, qui a écrit sur le continent africain : Perrot d'Ablancourt 1667: 92-93..
L'étymologie du nom Achelḥi ou Tachelḥit reste incertaine. Le premier à s'être intéressé à l'étymologie du nom est le philologue français William Mac Guckin de Slane (1801-1878) en 1856, pour qui le nom provient du mot (pluriel : ), qui signifie « tente de poil de chameau » : ibid. : 495
En 1905, Auguste Mouliéras propose une hypothèse légèrement différente : Mouliéras, A., 1905. Une tribu zénète anti-musulmane au Maroc les Zkara. .
Selon Van Den Boogert, ces hypothèses posent problèmeVan Den Boogert (1997 : 3).. En ce qui concerne la première, il existe bien un terme Acluḥ signifiant tente, utilisé uniquement dans l’aire taqbaylit en Algérie, même si le premier sens du mot Acluḥ est plutôt « étoffe grossière en laine », le sens de tente étant seulement son deuxième sensDelaporte et al. 1844, 588..
Pour l'écrivain Allemand Johann Wetzstein, l'origine du mot Cluḥ est arabe : Cette théorie est reprise, quelques années plus tard, par son compatriote Hans Stumme. Toutefois, cette hypothèse ne s'appuie pas sur la linguistique de la région, car elle fait appel à l’arabe littéraire et à l’arabe dialectal du Proche-Orient pour un terme utilisé seulement en arabe marocain (dialectal).
Le troisième hypothèse est due à l'écrivain anglais Robert Cunninghame Graham en 1898 : « Shillah est le nom arabe des Berbères du Sud, c'est-à-dire de l'Atlas et du Sahara ; Shluoch, en arabe, signifie « chassé » et Shillah, les « gens chassés ». Les Shillah s'appellent eux-mêmes « Amazeight », c'est-à-dire « le peuple noble ». Cette différence d'opinion quant à la nomenclature a été observée dans d'autres nations. [...] Les Arabes n'utilisent ni le mot « Tamazirght » ni le mot « Berbère », mais appellent les tribus berbères « Shillah », c'est-à-dire les « exclus » ; le verbe est « Shallaha » et le terme utilisé pour le discours ShluochCunninghame Graham, R., n.d. Mogreb-el-Acksa. London: Heinemann, , 96.. »
Certains chercheurs et écrivains pensent que le nom est d'origine arabe et signifie voleurs, cependant, selon d'autres hypothèses, le nom est d'origine berbère. L'écrivain Mohammad Aqdim considère que le nom Chluḥ, en réalité, est le nom originel que se sont donné les peuples autochtones du Maroc, Masmouda dans le Haut Atlas, l'El Haouz à Marrakech, le Souss et l'Anti-Atlas. Dans la langue Tachelhit, le verbe yechallah signifie sédentariser ou résider, ce qui indique que le nom chloh signifie les sédentaires et les résidents ou la population stableFebrayer.com - Cluḥ d Taclḥit, Maṣmuda d Imṣmudn.. Il ajoute aussi qu'il n'y a aucun intérêt à recourir à la recherche du sens des mots « challah » et « chluh » dans d'autres langues que le tachelhit.
Selon Rachid Agrour, le mot est arabe et non berbère. Mais l'arabe littéraire est une langue figée depuis des siècles, contrairement à l'arabe vernaculaire (darija) qui est une langue vivante et en perpétuelle évolution. Or, en darija, la racine [clḥ] a comme unique usage celui lié au berbère, avec action du rhotacisme, permutation du /r/ vers le /l/. En darija, le verbe cerreḥ signifie inciser, disséquer. Pour les arabophones, donc, la chelha serait une langue arabe qui aurait été tailladée, mutilée et à tel point dégradée qu’elle en serait devenue méconnaissable, inintelligibleAgrour, R., 2012. Contribution à l’étude d’un mot voyageur : Chleuh. Cahiers d'études africaines, 52(208), ..
Ethnonyme Le A- initial dans Aclḥiy est un préfixe nominal du Tachelhit. La terminaison -iy (empruntée au suffixe arabe -iyy) forme des noms et des adjectifs nominaux. Il existe également des variantes des formes Aclḥay et Taclḥayt, avec -ay au lieu de -iy sous l'influence de la consonne précédente ḥ-{-{R|Stumme (1899: 3); Laoust (1936: v)}-.}-. Le pluriel de Aclḥiy est Iclḥiyn ; un unique locuteur féminin est un Taclḥiyt (nom homonyme avec le nom de la langue), ce qui donne le pluriel Ticlḥiyin.
En arabe familier marocain, un locuteur masculin est appelé Šlḥ, pluriel Šluḥ, et la langue est ŠəlḥaFox and Abu-Talib (1966:155), Colin (1993:976)., une dérivation féminine calquée sur Tašlḥiyt. Les noms arabes marocains ont été empruntés en anglais comme Shilh, the Shluh et Shilha, et en français comme un Chleuh, les Chleuhs et Tachelhit ou, plus communément, le Chleuh.
Les noms désormais habituels Taclḥiyt et Iclḥiyn semblent avoir pris le dessus relativement récemment, car ils ne sont attestés que dans les textes manuscrits qui datent des . Dans les textes plus anciens, la langue est encore appelée Tamaziɣt ou Tamazixt « Tamazight ». Par exemple, l'auteur Awzal (début du ) parle de "nnaḍm n Tmazixt ann ifulkin" « une composition dans ce beau tamazight »-{Awzal, Baḥr al-Dumūʿ , v.5 (édition dans van den Boogert 1997).}-.
Souss est la partie la plus peuplée de la zone linguistique, et le nom Tasusiyt (littéralement 'langue de Sous') est donc maintenant souvent utilisé comme pars pro toto pour toute la langueJustinard (1914:2), Laoust (1936:vi).. Un locuteur de Tasusiyt est un Asusiy, pluriel Isusiyn, féminin Tasusiyt, pluriel Tisusiyin.
Classification Le chleuh appartient à la branche berbère de la famille des langues afroasiatiques. L'afroasiatique englobe un certain nombre de langues en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Ouest, notamment les langues sémitiques, la langue égyptienne et les langues tchadiques et couchitiquesErnst Kausen: Die Klassifikation der afroasiatischen Sprachen. Comme la plupart des autres langues berbères, le chleuh a conservé un certain nombre de caractéristiques afroasiatiques répandues, notamment un système à deux genres, une typologie verbe-sujet-objet (VSO) et des consonnes emphatiques. Une morphologie templatique et un morphème causal /s/ (ce dernier également trouvé dans d'autres macro familles, comme les langues nigéro-congolaises). Au sein du berbère, le chleuh appartient, avec le tamazight du Maroc central voisin, à la branche des langues de l'Atlas du sous-groupe des langues berbères du Nord.
Géographie
Nombre de locuteurs vignette|Pourcentage de locuteurs en tachelhit par commune en 2014 selon le recensement général de la population. Le Souss, la région du sud-ouest du Maroc, est la zone centrale du tachelhit. Agadir, capitale de la région Souss-Massa, est la ville du Maroc qui compte le plus de locuteurs du tachelhit. Cependant le Maroc possède une grande communauté Chleuh dans la majorité des communes ( des du Maroc ont des habitants locuteurs du tachelhit). Cela est notamment dû au réseau de petits commerçants dans toutes ces villes et à l'exode rural pour recherche d'emploi..
On ne dispose pas de chiffres vérifiés sur le nombre de locuteurs en tachelhit. Néanmoins, les estimations de Harry Stroomer, directeur du département des études berbères à l'université de Leyde, indiquent qu'ils pourraient être, au Maroc et en dehors, « Shilha is spoken is southern regions of Morocco, in the Atlas Mountains by approximately 8 to 10 million people » Miriam Gazzah, Rhythms and Rhymes of Life: Music and Identification Processes of Dutch-Moroccan Youth, 2008 , en comptant les communautés parlant tachelhit émigrées en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Israël. Selon Harry Stroomer, le tachelhit, parmi toutes les langues berbères, est celle qui compte le plus grand nombre de locuteurs.
L'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) estime le nombre de locuteurs du tachelhit à 8 millions de personnes soit env. 23 % de la population marocaine.
Ethnologue, dans ses à éditions (2014-2017) a cité les chiffres du recensement marocain de 2004, selon lesquels il y avait environ 4 millions de locuteurs de tachelhit, soit 14,6% de la population totale. Dans sa édition (2018), Ethnologue cite un nombre d'environ 7 millions de locuteurs pour l'année 2016 (source non mentionnée), soit 20% de la population marocaine.
Au Maroc, en dehors du monde rural, les locuteurs en tachelhit sont rarement monolingues, mais plutôt bilingues, trilingues, voire quadrilingues (tachelhit, arabe marocain, en plus des langues apprises à l'école et au lycée ).
En France, dans un rapport publié en 2013 par le Comité consultatif pour la promotion des langues régionales et de la pluralité linguistique interne, il apparaît que les variantes berbères (kabyle, chleuh, rifain, chaoui) sont considérées comme langues de France en tant que langues dites « non territoriales » avec 1,5 à 2 millions de locuteurs dont 0,5 million sont des locuteurs du chleuh..
Recensement marocain Les chiffres du recensement marocain de 1994 sur cette question n'ont pas été publiés, par contre nous disposons des chiffres du recensement marocain de 2004 et 2014, mais malgré cela, la proportion de berbérophones reste largement débattue.
Recensement de 2004 Le recensement de 2004 estime qu'un pourcentage de 14,6 % du totale de la population marocaine parle le chleuh, ce qui fait d'elle la langue berbère la plus parlée au Maroc devant le tamazight central qui est parlée par 8,8 % de la population et le rifain qui est parlée par 4,8% de la population.. +Le chleuh comme langue locale dans le pays chleuh,selon le recensement général de la population et de l'habitat de 2004RégionNombre d'habitantsNombre de locuteursPourcentageSouss-Massa-Draa61,9 %Guelmim-Smara47,8 %Marrakech-Tansift-Al Haouz35,1 %Tadla-Azilal15,3 %
Recensement de 2014 vignette|Pourcentage de personnes utilisant le chleuh comme langue locale dans le Pays chleuh (2014)