Le terme « morisque » (de l'espagnol ) désigne les musulmans d'Espagne qui se sont convertis au catholicisme entre 1499 (campagne de conversions massives à Grenade) et 1526 (à la suite du décret d'expulsion des musulmans de la couronne d'Aragon). Il désigne également les descendants de ces convertisCahiers Européens d’Houjarray, n.4, Asso. Jean MonnetLouis Cardaillac (dir.) Les Morisques et l'inquisition, Publisud, 1990, .

Alors que les mudéjars sont les musulmans vivant sous l'autorité des rois chrétiens pendant la reconquête de l'Espagne (achevée en 1492 avec la prise de Grenade par Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille, les Rois Catholiques), les morisques, eux, sont des chrétiens, anciennement musulmans ou descendants de musulmans convertis. Ils ne forment donc pas à proprement parler une minorité religieuse ou ethnique dont les contours seraient clairement définis. Entre la période des conversions initiales (en 1499-1502 pour la couronne de Castille, en 1521-1526 pour la couronne d'Aragon), et l'expulsion générale des morisques en 1609-1614, plusieurs générations se sont succédé, plus ou moins proches de la culture arabo-musulmane, plus ou moins assimilées à la société majoritaire chrétienne. Les différences régionales étaient, elles aussi, importantes, comportant des degrés d'assimilation variables.

Les autorités avaient tendance à présenter une image uniforme des morisques, celle d'un groupe resté fortement attaché à l'islam malgré le baptême catholique reçu : elles désignaient généralement les morisques par référence à cette conversion : « los nuevamente convertidos » (les nouveaux convertis), « les cristianos nuevos de moro » (les nouveaux chrétiens issus de l'islam).

Les travaux des historiens depuis une trentaine d'années montrent que la situation des Morisques était en réalité très diversifiée selon les générations et les régions, qu'il s'agisse des pratiques religieuses (musulmanes/catholiques), des usages linguistiques (arabe andalou, castillan, valencien).

Origines thumb|La reddition de Grenade, tableau de Francisco Pradilla y Ortiz.

Avec la prise de Grenade et l'intégration, dans la couronne de Castille, de l'ancien émirat de Grenade, plusieurs centaines de milliers de musulmans (peut-être 700000 ) passaient sous la domination de souverains chrétiens, Isabelle et Ferdinand. D'après les accords de reddition (dits « Capitulations ») de la ville de Grenade négociés par le roi vaincu Boabdil et les Rois Catholiques en 1491, les musulmans étaient autorisés à conserver leur religion. Cependant, les garanties offertes aux musulmans de Grenade par ces traités étaient beaucoup plus fragiles, au regard du droit canon, qu'il n'apparaissait à première vue..

vignette|Quadruple en or à l'effigie des rois catholiques, Isabelle et Ferdinand d'Espagne.

Par la suite, les Rois Catholiques s'attachèrent à repeupler le territoire avec des colons venus de Castille et à imprimer sur la ville la marque de leur autorité, notamment en transformant en églises un certain nombre de mosquées. Certains membres des élites musulmanes grenadines, conscients des violations causées par la cohabitation, préférèrent s'exiler en Afrique du Nord ; la majorité resta, désignée désormais sous le nom de mudéjars. Les accords de reddition furent plus ou moins respectés tant que dura l'influence de l'archevêque de Grenade, Hernando de Talavera qui s'efforça d'attirer au christianisme les Grenadins musulmans par des moyens non violents (prédication, interdictions diverses). La prédication de Talavera pour convertir les musulmans était en fait assez réduite, car il était davantage occupé à organiser l'église de Grenade pour les colons chrétiens. Les hagiographes de Talavera lui attribuent environ une centaine de conversions de musulmans au christianisme..

vignette|left|Le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, 1682

En 1499, arriva à Grenade l'archevêque de Tolède Francisco Jiménez de Cisneros, confesseur de la reine de Castille Isabelle. Il s'attache à réintégrer dans l'Église les « elches » (chrétiens convertis à l'islam ou leurs descendants avant la prise de la ville et qui étaient revendiqués aussi bien par l'Église que par les musulmans). Les musulmans considérèrent cette entreprise comme une violation des Capitulations. Les historiens débattent encore des responsabilités respectives du cardinal de Cisneros et des Rois Catholiques dans le durcissement de la situation religieuse Juan MESEGUER FERNANDEZ, « Fernando de Talavera, Cisneros y la Inquisición en Granada”, dans Joaquín PÉREZ VILLANUEVA (dir.), La Inquisición española. Nueva visión, nuevos horizontes, Madrid, Siglo Veintiuno editores, 1980, ; José Enrique LÓPEZ DE COCA CASTAÑER, « La « conversión general » del reino de Granada: 1499 – 1501 » dans Esteban SARASA (éd.), Fernando II de Aragon, el Rey católico, Saragosse, Institución Fernando el Católico, 1996, ..

Craignant l'élimination totale de l'islam et exaspérés par diverses pressions économiques et fiscales, les habitants de l'Albaicín de Grenade, quartier de la ville où les musulmans étaient désormais relégués, se révoltèrent. D'autres foyers de révolte s'allumèrent dans les régions montagneuses de l'ancien royaume de Grenade, contraignant Ferdinand à mener de véritables opérations militaires pour amener la reddition des révoltés. Au printemps 1501, l'ancien royaume était « pacifié ». Après la défaite des révoltés, les Rois catholiques décrétèrent l'expulsion des musulmans âgés de plus de 14 ans, d'abord de Grenade puis, en 1502, de l'ensemble de la couronne de Castille. Cette même décision avait précédemment été prise pour expulser les Juifs d'Espagne en 1492 dite « année cruciale » pour ces sujets vivant sur la péninsule depuis l'Antiquité. Ainsi les mudéjars des villes castillanes qui vivaient depuis plusieurs siècles pacifiquement sous la domination chrétienne étaient concernés par cette mesure. La seule voie de sortie autorisée était la côte cantabrique, restriction qui fut très vite interprétée comme le signe que les Rois catholiques souhaitaient, en réalité, non pas expulser les musulmans mais les forcer par tous les moyens à accepter le baptême..

vignette|Costume d'un esclave morisque en 1568, dessiné en 1757 Si, officiellement, l'islam n'était plus toléré dans la couronne de Castille après le décret de 1502, il restait encore des milliers de musulmans dans la couronne d'Aragon (royaume d'Aragon, Catalogne, et royaume de Valence). C'est dans cette dernière région qu'ils étaient les plus nombreux, dispersés dans les villes et villages en communautés de tailles diverses. Vivant sous régime chrétien depuis le , ces mudéjars étaient pour la plupart des paysans. Ils payaient à leurs seigneurs des redevances spécifiques, qui faisaient d'eux une ressource précieuse pour les grands barons valenciens.

En 1520, éclata la révolte anti-seigneuriale dite des « Germanías » menée par les corporations d'artisans de Valence. Durant l'été 1521, les révoltés, utilisant les menaces, les violences et les agressions physiques et mentales, conduisirent les nombreuses communautés de musulmans à accepter le baptême de peur pour leurs vies et celles de leurs familles. En 1525, Charles Quint, conseillé par une assemblée de juristes et de théologiens, décréta que ces baptêmes étaient validesIsabelle Poutrin, "La conversion des musulmans de Valence (1521-1525) et la doctrine de l'Église sur les baptêmes forcés", Revue Historique, , octobre 2008, .. Par conséquent, aucun retour en arrière n'était autorisé pour les musulmans convertis pendant les « Germanías ». Plus encore, Charles Quint vit dans cet événement un effet de la Providence divine. Pour remercier Dieu de l'issue favorable de la bataille de Pavie durant laquelle François avait été capturé, l'empereur décréta l'expulsion des musulmans de toute la couronne d'Aragon. Ce décret, qui prenait effet en 1526, conduisit une majorité des musulmans à se faire chrétiens pour éviter l'expulsion. D'autres, moins nombreux, partirent clandestinement vers l'Afrique du Nord. Désormais, les seuls musulmans tolérés dans la Monarchie catholique (les États des rois d'Espagne) étaient les esclaves, qui n'étaient pas concernés par les décrets d'expulsionBernard VINCENT, "Des mudejars aux morisques (1492 - 1526)" dans Ernest BELENGUER CEBRIA (coord.), de la union de coronas al Imperio de Carlos V, vol. 2, Sociedad estatal para la conmemoracion de los centenarios de Carlos V y Felipe II, 2001, ..

Vocables et procès Dans la documentation inquisitoriale de Valence, les morisques sont désignés par les appellations de « moriscat, tornadizo de moro, converso de moro ». Ils y apparaissent timidement dès la fin du et au début du , à travers moins de 3 % des cas traités par l'Inquisition. Puis, avec l’édit de grâce du , les musulmans sont convertis de force dans la région de Valence durant les Germanías, dans les années 1520 où 219 musulmans convertis se présentent devant les inquisiteurs. .

Statut social vignette|Danseur morisque (reproduction), Munich, 1480 Il est difficile de donner un chiffre précis de la population morisque. Il y aurait eu entre et Morisques à la veille de l'expulsion. La croissance démographique, au cours du , est compensée par un important courant de départs clandestins vers l'Afrique du Nord et notamment le Maroc. D'autre part, contrairement à ce que croient les « vieux chrétiens », la natalité chez les Morisques est très inférieure à celle de l'ensemble de la population. La répartition des Morisques à l'intérieur de l'Espagne est très inégale : d'une présence massacrée et négligeable en Catalogne, ils représentent environ le huitième de la population de l'Aragon, 40 % de la population du royaume de ValenceVoir les cartes démographiques dans Fernand Braudel, 1990, tome II, .Bennassar, 1992, et plus de 55 % dans le royaume de Grenade récemment conquis.

gauche|vignette|Assiette en céramique hispano-mauresque décorée de feuilles de persil et de marguerites, au centre, figure un blason, Manises, . La noblesse morisque qui garde des titres, des charges et des richesses des noms d'origine espagnole a également été chassée et a perdu toutes ses richesses. Leurs maisons, arts, héritage sont devenus la propriété des chrétiens catholiques bénéficiant d'une certaine aisance et prêtant de l'argent à la vieille noblesse espagnole.

vignette|Zambra morisque Parmi les agriculteurs, les Morisques se spécialisent plutôt dans l'élevage des vers pour la soie (autour de Grenade) et la culture des primeurs où ils exploitent au mieux les terrains grâce à l'irrigation.

Après 1570, les morisques grenadins déportés en Castille, bien qu'ils ne soient pas censés se déplacer, adoptent souvent des métiers liés à la mobilité, tels que transporteurs ou colporteurs.

Dans les municipalités où persiste une organisation traditionnelle (aljamas), la culture morisque est préservée grâce à la solidarité de tous. Un autre facteur de cohésion communautaire est la politique fiscale de Charles Quint : les Morisques restent soumis à un régime de taxation radicale imposée par le pouvoir royal et religieux que les représentants des aljamas négociaient en vain. Malgré leurs taxes incroyablement élevées et régulières, les Morisques ne parviennent pas à différer l'application des mesures répressives décrétées contre leurs communautés et leurs pratiques religieuses.

Résistance à l'assimilation catholique vignette|« Les Morisques dans le royaume de Grenade, une promenade dans la campagne avec femmes et enfants », 1530