Le Grand Châtelet de Paris était une forteresse construite par Louis VI sur la rive droite de la Seine, au débouché de la rue Saint-Denis, dans l'actuel . Dès le , les accès aux deux ponts qui reliaient l'île de la Cité de Paris aux berges de la Seine étaient protégés par deux châtelets, d'abord en bois puis en pierre : le Grand Châtelet, au nord, pour défendre l'accès au Grand Pont (devenu le pont au Change) et le Petit Châtelet, au sud, pour protéger l'accès au Petit-PontViollet-le-Duc, Encyclopédie médiévale, G. Bernage, 1978, , ..
La défense des ponts n'ayant plus d’utilité grâce aux solides murailles protégeant Paris, la forteresse fut transformée en siège du prévôt de Paris et de ses lieutenants, qui avaient le pouvoir de police et de justice sur la capitale du royaume de France. Elle comportait des cachots et des salles de torture, jusqu'à la Révolution française, et sa basse geôle servait de première morgue de la capitale. Le Grand Châtelet fut démoli au début du siècle pour laisser place à l'actuelle place du Châtelet.
À Paris, lorsqu'on utilise le nom « Châtelet » sans autre précision, c'est toujours du Grand Châtelet dont il s'agit.
Situation Le Grand Châtelet formait un îlot entouré par l'Apport-Paris et les rues de la Triperie, de la Joaillerie, Trop-Va-Qui-Dure et Pierre-à-Poisson. Il était séparé par la rue Saint-Leufroy en deux parties de superficies approximativement égales.
Historique thumb|Le Grand Châtelet de Paris. thumb|Le Grand Châtelet de Paris vers 1800.
Moyen Âge Au , Paris se concentrait sur l'île de la Cité et était défendue par des fortifications datant de la fin de l'époque romaine, avec un mur de d'épaisseur. Aucun ouvrage ne protégeait apparemment les accès aux ponts de bois, qui pouvaient être rapidement détruits ou incendiés en cas d'attaqueHéron de Villefosse, Histoire de Paris, Grasset, Livre de Poche, 1995, .. En 877, Charles le Chauve fit renforcer les défenses de la ville contre les incursions normandes qui se multipliaient. Les remparts romains furent restaurés, les ponts fortifiés et leurs piles resserrées pour bloquer le passage des barques. Il fit aussi construire des tours de bois formant châtelets pour garder les extrémités des ponts.
Ainsi, lorsque les envahisseurs normands remontèrent la Seine en , ils se retrouvèrent à une forteresse imprenable. Les premières attaques féroces ayant été repoussées avec acharnement par les défenseurs, un long siège de Paris (885-887) s'ensuivit pour tenter d'affamer les habitants et les forcer à se rendre. En , une crue importante de la Seine emporta le Petit-Pont, coupant du reste de la ville les douze défenseurs retranchés dans la tour de ce qui deviendra plus tard le petit Châtelet. Ils se battirent farouchement jusqu'au bout avant d'être tous massacrés. Charles le Gros arriva finalement avec ses troupes et acheta le départ des Normands qui allèrent ensuite ravager la BourgogneGuy le Hallé, Histoire des fortifications de Paris, Horvath, 1995, .Jean-Louis Chardans, Le Châtelet, Pygmalion, 1980, ..
Vers 1130, Louis VI le Gros fit remplacer les tours en bois par des constructions en pierre. Le Grand Châtelet devint alors une imposante et solide forteresse presque carrée, avec une cour centrale et portes détournées, entourée de profonds fossés alimentés en eau vive par la Seine. Deux tours se dressaient aux angles côté faubourg. L'édifice avait pour mission de protéger l'accès nord du Grand-PontJ. Hillairet, Connaissance du vieux Paris, Paris, Gonthier, 1956, ..
À partir de 1190, la construction de l'enceinte de Paris par Philippe-Auguste rendit cette forteresse inutile pour défendre la ville. On y installa alors le siège de la prévôté de Paris chargée de la police et de la justice criminelle, avec ses prisons et salles de torture où l'on appliquait la « question ». La prévôté se composait de quatre sections : l'« audience du parc civil », le « présidial », la « chambre du conseil » et la « chambre criminelle ». Une fois réunies en un seul corps, ces juridictions prirent le nom de « Cour du Châtelet ». Les travaux de Philippe-Auguste se limitèrent à une reconstruction partielle du bâtiment entre 1205 et 1210, avec un mur d'enceinte de faible épaisseur.
Sous le règne de Saint Louis, entre 1250 et 1257, le Grand Châtelet fut réparé et considérablement agrandiOn peut en voir le plan sur la façade actuelle de la Chambre des notaires, 12 avenue Victoria à Paris.. En 1261, Louis nomma une forte personnalité, Étienne Boileau, comme prévôt royal. On conserve de lui un document exceptionnel, le Livre des métiers, rédigé vers 1268, qui s’inscrit dans le grand mouvement de mise par écrit des coutumes. Le livre des métiers d'Étienne Boileau. {BnF Gallica.. En contribuant à son organisation, Louis IX a placé la municipalité parisienne sous contrôle royal. Le prévôt royal au Châtelet peut alors revoir les décisions du prévôt des marchands de Paris. Vers la fin des années 1260, ceux-ci sollicitent son aide contre des marchands étrangers et, en 1269, à leur demande, il confirme leurs privilèges, consolidant ainsi l'autorité du pouvoir royal sur les institutions municipalesPour commencer à Paris, un marchand étranger doit obligatoirement prendre un marchand parisien pour associé.Saint Louis, § Louis et Paris, Jacques Le Goff, p. 276-277..
Par une ordonnance royale de janvier 1318, le roi de France Philippe V le Long ordonne au greffier du Châtelet de veiller
Le , pendant la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, grâce à la trahison d'un certain Perrinet Leclerc et avec l'appui des artisans et des universitaires, Paris fut livré à Jean de Villiers de L'Isle-Adam, capitaine d'une troupe de fidèle du duc de Bourgogne. Le , la faction bourguignonne qui assiégea le grand et le petit Châtelet et y massacra tous les prisonniers armagnacs ; leurs corps, précipités du haut des tours, étaient reçus à la pointe des piquesGiorgio Perrini, Paris Deux mille ans pour un joyau, Paris, Jean de Bonnot, 1992, ..
Époque moderne Par son édit de 1684, réunit au Châtelet les seize anciennes justices féodales et des six anciennes justices ecclésiastiques. Le Grand Châtelet fut reconstruit. Pendant les travaux, il était prévu que la cour siège aux Grands-Augustins, mais les moines refusèrent de céder leur couvent. On décida alors de l'assiéger et de s’en emparer par la force. S'ensuivirent de violents combats et assauts acharnés, causant la mort de nombreux religieux. La victoire revint au parti de la cour, qui s’y installa provisoirementJacques-Antoine Dulaure, Histoire de Paris, Gabriel Roux, Paris, 1853..
Après ces reconstructions, il ne restait de l'ancienne forteresse que quelques tours sombres et inoffensives. En 1756, on pouvait encore voir, au-dessus de l'entrée d'un bureau, sous l'arcade du Grand Châtelet, une table de marbre portant les mots « Tributum Cæsaris ». C’était sans doute là que se centralisaient jadis tous les impôts des Gaules, une pratique qui semblait perdurer, puisque l'arrêt du conseil de 1586 mentionne les « droits domaniaux accoutumés à être payés aux treilles du Châtelet. »
Le 5 octobre 1789, le lieu est l'un des lieux de rassemblement de la marche des femmes sur Versailles, qui force le roi et sa famille à rentrer à Paris.
Massacre de septembre 1792 thumb|Massacre des prisonniers du Grand Châtelet et de Bicêtre le 2 septembre 1792. Au moment de la Révolution, les détenus du Châtelet avaient la réputation d’être de dangereux criminels. Ainsi, lorsque les émeutiers ouvrirent les portes des prisons pour libérer les prisonniers le , ils évitèrent soigneusement de s'attaquer au Châtelet. On comptait trois cent cinq détenus en et trois cent cinquante en . Après avoir jugé les premiers accusés de crime de lèse-nation, la cour de justice du Châtelet fut supprimée par la loi votée le . Ses fonctions cessèrent le , mais la prison resta en activité. Lors des massacres des prisons, le 2 septembre 1792, sur les deux cent soixante-neuf détenus alors incarcérés au Châtelet, deux cent seize furent sabrés ou égorgés par les émeutiers. « Ces prisonniers entendant dire la veille que les prisons seraient bientôt vidées, croyant trouver leur liberté dans la confusion publique, pensant qu'à l'approche de l'ennemi les royalistes pourraient bien leur ouvrir la porte, avaient, le , fait leurs préparatifs de départ ; plusieurs, la paquet sous le bras, se promenaient dans les cours. Ils sortirent mais autrement. Une trombe effroyable arrive à 7 heures du soir de l'Abbaye au Châtelet ; un massacre indistinct commence à coups de sabres, à coups de fusils. Nulle part ils ne furent plus impitoyablesJules Michelet, Histoire de la Révolution Française, Jean de Bonnot, 1989, , .. » Ils étaient tous de dangereux criminels, mais aucun n’avait été impliqué dans des intrigues aristocratiques. Après le massacre, les corps furent empilés près du pont au Change pour être acheminés vers les carrières de Montrouge, aux abords de Paris.
Geôles thumb|Damiens questionné par ses juges au Châtelet. Le Grand Châtelet était une des principales prisons de Paris. Dans l'aile est, les cellules se divisaient en trois catégories : les chambres communes situées à l'étage, celles dites « au secret » et les fosses du bas-fond. Pendant l'occupation anglaise, une ordonnance d'Henri VI d'Angleterre, en date de , dressa la liste de ces cellules. Les dix premières, les moins horribles, portaient de noms comme : Les Chaînes, Beauvoir, la Motte, la Salle, les Boucheries, Beaumont, la Grièche, Beauvais, Barbarie et Gloriette. Les suivantes étaient bien plus effrayantes, avec des noms évocateurs tels que : Le Puits, les Oubliettes, l'Entre-deux-huis, la Gourdaine, le Berceau. Enfin, les deux dernières étaient particulièrement atroces : La Fosse, également appelée Chausse d'hypocras, dans laquelle les prisonniers étaient descendus à l'aide d'une poulieOn a retrouvé dans les comptes de la prévôté de Paris « l'achat d'une poulie en cuivre servant à la prison de la Fosse du Châtelet ».. Il semble qu'elle avait la forme d'un cône renversé. Les prisonniers avaient en permanence les pieds dans l'eau et ne pouvaient se tenir ni debout, ni couché. On y mourait habituellement après quinze jours de détention. Fin d'aise qui était remplie d'immondices et de reptiles. En 1377, un bourgeois parisien nommé Honoré Paulard empoisonna son père, sa mère, ses deux sœurs et trois autres membres de sa famille pour hériter de leurs biens. Le crime fut aussitôt dénoncé au prévôt de Paris, qui fit arrêter le coupable et le transférer au Châtelet. Mais Paulard avait des liens avec les familles les plus respectées de la bourgeoisie parisienne : l'une de ses sœurs avait épousé Paton de la Tournette, l'un des écuyers du roi. On décida alors d'étouffer l'affaire et de faire disparaître le criminel pour éviter à une famille honorable un scandale public. Il fut jeté dans ces oubliettes, et un mois plus tard, il n'était plus de ce mondeJacques Hillairet, Prisons, piloris et cachots du vieux Paris, Les éditions de minuit, Paris, 1956 .
Le comble était que ces emprisonnements étaient tarifés. Les prisonniers devaient payer le geôlage par nuit pendant leur séjour et un supplément pour disposer d'un lit. Le tarif variait selon sa condition : « comte, chevalier banneret, chevalier, écuyer, lombard, juif ou autreJacques-Antoine Dulaure, Histoire de Paris, Gabriel Roux, Paris, 1853, .. »
Plusieurs personnages célèbres furent emprisonnés au ChâteletJ. Hillairet, Connaissance du vieux Paris, Paris, Gonthier, 1956, . : Jean de Montagu (1409) Jean Jouvenel des Ursins (1413) François Villon (1448) Clément Marot (1526)Il y composa son Enfer. Michel d'Amboise (1530) Molière (1645)Pour dettes accumulées par la troupe de l'Illustre Théâtre. Louis Dominique Cartouche (1721) Thomas de Mahy de Favras (1790)