thumb|Chamane toungouse, photo prise en Sibérie vers 1883. thumb|Sorcier chamane de Kyzyl, dans le Sud de la Sibérie.

Le chamanisme est un système de croyances et de techniques d'interaction entre l'être humain et sa tribu d'une part, et le monde intermédiaire des esprits de la nature d'autre part. La personne considérée comme l’intercesseur entre les humains et les esprits est le chaman.

Le mot chamanisme (chamane vient du toungouse) relie cette pratique aux sociétés traditionnelles sibériennes, mais le chamanisme, du fait des pratiques se retrouvant chez de nombreux peuples, présente un caractère d'universalité.

Les traditions animistes et chamaniques ne sont pas des traditions religieuses distinctes, mais elles participent toutes deux à une compréhension du monde par des expériences spirituelles ou symboliques.

Des travaux scientifiques considèrent qu'il s'agit d'une pratique qui implique qu'un pratiquant, usuellement le chaman, atteigne des états de conscience modifiés afin de percevoir et d'interagir avec ce qu'il considère être un monde spirituel et afin de canaliser des énergies transcendantes présentes dans ce monde, ceci dans le but de servir sa communauté.

Depuis la fin des années 1960, se développe dans certains courants de la contre-culture occidentale un intérêt grandissant pour les cultures, les pratiques chamaniques et leur dimension spirituelle. Cet intérêt a donné naissance au néo-chamanisme. L'intérêt des scientifiques pour le chamanisme a d'abord été le fait d'anthropologues et de spécialistes des phénomènes religieux. Des chercheurs en sciences cognitives étudient, de ce point de vue, le chamanisme et le phénomène de transe.

Nature Étymologie

Bougie

Le mot chamane ou chaman est connu dès le à travers des récits publiés par quelques explorateurs et marchands. Il entre officiellement dans la langue française en 1842Bertrand Hell, Possession et chamanisme : Les maîtres du désordre, Champs Flammarion, Paris 1999 .. Il est emprunté au toungouse (Sibérie) et on le trouve mentionné dans les manuscrits de l’archiprêtre Avvakoum.

Selon une première hypothèse, le mot proviendrait de sam, une racine altaïque signifiant « s'agiter en remuant les membres postérieurs ». Saman est en effet un mot de la langue evenki qui signifie « danser, bondir, remuer, s'agiter ». Dans les dialectes évènes, « chaman » se dit ou Tsintsius, russko-evenski slovar', Moscou, 1952 .. Ojun, mot qui désigne le chamane chez les Yakoutes évoque aussi l'action de « sauter, bondir, jouer ». L'équivalent turc est kam d'où dérive en russe kamaljit, « chamaniser », et kamlanie, « séance chamanique ». Ces termes associent, selon Roberte Hamayon, le chamane à une imitation de comportements d'espèces animales, notamment celles qui sont chassées : les cervidés et les gallinacésRoberte Hamayon, La Chasse à l'âme. Esquisse d'une théorie du chamanisme à partir d'exemples sibériens, Société d'ethnologie, Nanterre 1990..

Une autre hypothèse étymologique le relie à šaman, un mot Manchu-Tungus signifiant « celui qui sait ».

En sanskrit le terme shramana désigne un moine errant dans certaines traditions ascétiques de l'Inde antique, incluant le jaïnisme, le bouddhisme et la religion ājīvika aujourd'hui disparue.

Suivant Roberte Hamayon, reprise par Bertrand Hell, le chamane serait soit « celui qui sait », soit celui qui « bondit, s'agite, danse » comme un animal.

Évolution des grilles de lecture ethnologiques vignette|Chaman bouriate sur l'île d'Olkhon Dès le , avec la seconde vague d'expéditions scientifiques russes en Sibérie, des chercheurs se sont intéressés au chamanisme de cette partie du monde. Il est d’abord considéré avec dédain, les chamans étant vus comme d’« indignes et grossiers jongleurs » abusant d’une population crédule, Saint Pétersbourg, 1848.. Les choses changent avec la découverte à Pékin par les prêtres russes d’un manuscrit chinois datant de 1747 précisant les codes et rituels censés régir un chamanisme de cour pratiqué en Chine (NB : la cour à Pékin est alors d’origine mandchoue -Dynastie Qing). Le Père Hyacinthe en vient à considérer que le chamanisme sibérien serait une forme dégénérée d’un chamanisme chinois qui était régulé par un code et animé par un clergé relativement structuré, alors que les pratiques sibériennes sont vues par les prêtres russes comme déstructurées. Cette hypothèse ne correspond en rien à l’hypothèse des ethnologues modernes.

Les anthropologues ont étudié le chamanisme depuis les débuts de leur discipline. Selon Roger Walsh, du fait que les chamans adoptent fréquemment des comportements étranges, liés à des états de conscience modifiés peu familiers des chercheurs, qu'ils rapportent avoir eu des visions et avoir communiqué avec des esprits, les anthropologues les ont, dans un premier temps, fréquemment décrits comme des êtres perturbés, schizophrènes, hystériques ou épileptiques. Ces premières grilles de lecture ont d'abord éloigné les chercheurs des aspects plus intéressants de ces pratiques. Mircea Eliade se démarque toutefois en rattachant le chamanisme aux phénomènes religieux qui l’intéressent plus particulièrement.

Par la suite, dès les années 1960, quelques chercheurs ont voulu compléter leur posture d’observation critique par une approche introspective abordant le chamanisme « de l'intérieur » en cherchant à comprendre les vécus subjectifs liés à ces pratiques. Ils se sont alors formés et ont commencé à pratiquer par eux-mêmes le chamanisme. C’est le cas de Barbara Tedlock, Michael Harner, Larry Peters, et de psychologues comme Bradford Keeney. Pour certains, c’est devenu une pratique personnelle assez intense qui les a ouverts aux potentialités associées aux états altérés de conscience. Dans le même temps, les doutes sur l'authenticité de la transe vécue par le chamane se sont atténués, notamment du fait d'études portant sur les corrélats neurophysiologiques des pratiques.

Michael Harner en particulier a ouvert la voie à un néo-chamanisme à partir d'un long travail d'analyse et de pratique dans de nombreuses régions du monde. La psychologie transpersonnelle s’est appuyée sur ces travaux pour renforcer certaines de ses thèses, notamment celles relatives aux limites du moi.

À partir de 1968, un jeune anthropologue, Carlos Castaneda, fut le premier à publier une série de livres devenus populaires, dans lesquels il rapporte sa formation au chamanisme auprès des Indiens Yaqui. Le travail de Castaneda a par la suite été mis en doute, et sa thèse de doctorat obtenue à l’UCLA a été qualifiée de « plus grosse bêtise » commise par cette université selon dans deux livres attaquant Castaneda. Il a également été critiqué pour avoir provoqué un afflux massif d'Occidentaux vers les territoires indiens où il disait avoir reçu son initiation.

Intérêt pour la recherche anthropologique et cognitive Au tournant des années 2000, des chercheurs comme l'anthropologue Michaël Winkelman proposent une grille d'approche scientifique du chamanisme qu'ils qualifient de neurophénoménologique (Wilkelman page 27). L'intérêt de Winkelman pour le chamanisme n'abandonne pas les dimensions sociale et symbolique (courantes en anthropologie), mais porte aussi sur les implications des soubassements neurologiques de la pratique chamanique, à la fois pour les praticiens chamans et pour leurs clients. Selon Krippner et Combs, Winkelman va plus loin en posant l'hypothèse que « le chamanisme a joué un rôle fondamental dans l'évolution humaine sur les plans culturels et individuels, en particulier sur l'intégration cognitive, la pratique de guérison et les aptitudes à l'auto-transformation ».

Krippner et Combs notent que cela tranche avec le premier regard porté par des orientaux sur les pratiques chamaniques, lorsqu'elles étaient assimilées à de la folie. ces deux auteurs, pour leur part considèrent comme Winkelman que les chamans sont généralement parmi les membres « les plus sains et les mieux adaptés de leur société ». Et ils prolongent (). Selon la lecture de ces deux auteurs, Winkelman considère que les états modifiés de conscience doivent être vus comme des modes d'appréhension de la réalité complémentaires les uns des autres, chacun étant potentiellement utile dans certaines circonstances. Comme le rêve est un état de conscience qui a une utilité, la transe chamanique est un autre de ces états, dont il importe de comprendre l'utilité individuelle et collective.

Travaux purement cognitifs Par la suite, des chercheurs s’intéressant aux états modifiés de conscience (tels le trauma et les états méditatifs des pratiquants bouddhistes) se sont mis à étudier la transe chamanique avec les outils des sciences cognitives. En France, Corine Sombrun, qui a eu une première expérience du chamanisme en Amazonie puis acquis des compétences chamaniques approfondies en Mongolie, collabore activement à ces recherches axées vers la compréhension des corrélats physiologiques et psychologiques des états de transe chamanique.

Des travaux scientifiques ont étudié les changements dans le fonctionnement du système nerveux central lors de la transe chamanique et Corinne Sombrun a servi de sujet et a pu informer les scientifiques sur son expérience subjective lors des expériences. Ces travaux ont été facilités par une réhabilitation récente des études dites à la première personne, c'est-à-dire accordant un réel crédit à l'expérience intime des sujets ; études longtemps considérées comme scientifiquement illégitimes.

La distinction entre états modifiés de conscience et conscience ordinaire semble devoir être remise en cause au profit d'une représentation plus dynamique. Ainsi, les « modes de conscience chamaniques et altérés [devraient être considérés comme] une capacité volontaire acquise à se démarquer de la dynamique [de conscience] analytique (conscience de soi par défaut [typique de notre culture moderne occidentale]) et à accéder à d'autres manières de vivre la réalité interne et externe [selon un mode qu'on peut qualifier de] « non local-intuitif ». » Ces chercheurs sont donc convaincus de l'intérêt scientifique d'approfondir l'étude des potentiels d'auto-transformation et de résilience de la transe cognitive, dérivée de la transe chamanique. L'actrice namuroise Cécile de France marraine « artistiquement » cette initiative.

Le projet « The Human Consciousness » Roger Walsh considère que cet approfondissement des connaissances sur les états de conscience est le véritable enjeu de la réappropriation du chamanisme par la science. Un travail approfondi sur la conscience chamanique devrait selon lui permettre de mettre en perspective les limitations de nos états de conscience ordinaires, qui visiblement nous laissent inaptes à anticiper et à prendre en charge collectivement les grands enjeux environnementaux et sociaux actuels. Il prône la construction d'une cartographie des états de conscience, incluant la conscience chamanique, tout comme nous avons pu développer la carte du génome humain (partie conclusive).

Le néo-chamanisme : une réappropriation occidentale et populaire d'une pratique universelle On rencontre des formes de chamanisme chez tous les peuples premiers, les Mongols, les Turcs et les MagyarsHistoire de l'humanité – Vol. IV : 600-1492, UNESCO, 2008, . (avant leur christianisation), mais aussi au Népal, en Chine, en Corée, comme la légende de la princesse Bari, au Japon, en Scandinavie, en Afrique, en Australie, chez les Premières Nations d'Amérique du Nord et chez celles d'Amérique latine.

Si tous les continents connaissent ou ont connu des formes de chamanisme, on a assisté dans le monde occidental à une réappropriation populaire du chamanisme, dans un premier temps principalement par des mouvements associés au New Age, notamment en Amérique du Nord, et en Europe, avec l’émergence d’un néo-chamanisme, et plus récemment par certains milieux écologistes, notamment liée à l'écologie profonde.