La cérémonie du thé au Japon, ou « service japonais du thé », appelée , ou , ou encore (« voie du thé »), est un art traditionnel inspiré en partie par le bouddhisme zen.. Durant celle-ci le thé vert en poudre, ou , est préparé de manière codifiée par un pratiquant expérimenté et servi à un petit groupe d'invités dans un cadre calme, ce qui, vu d'Occident, peut évoquer une cérémonie.
Chanoyu (littéralement « eau chaude pour le thé »), se réfère habituellement à l'art, alors que sadō ou chadō (« voie du thé ») représente l'étude ou la doctrine de la cérémonie du thé sur le mode d'une « voie » spirituelle. Le terme se rapporte quant à lui au service du thé complet comprenant le kaiseki (« repas léger »), le service du , puis de l’ , durant approximativement quatre heures ; il comprend également sumi demae (炭手前, cf. infra), à savoir la mise en place et le réajustement, en présence des invités, des charbons de bois permettant de chauffer la bouilloire. Le terme de , n'inclut pas le kaiseki et se résume le plus souvent au service de l’usucha — le koicha, suivi alors de l’usucha, est plus rarement servi à cette occasion.
Du fait qu'un pratiquant du chanoyu doit être familier avec la production et les différents types de thés, avec les kimonos, la calligraphie, les arrangements floraux, les céramiques, l’encens et un large ensemble d'autres disciplines et arts traditionnels en plus des pratiques du thé enseignées dans son école, l'étude de la cérémonie du thé prend de nombreuses années — de fait toute une vie. Même pour participer en tant qu'invité à une réunion de thé formelle, une connaissance du sadō est requise, incluant les gestes recommandés, les phrases à dire par les invités, la bonne manière de boire le thé et la tenue générale à adopter dans la salle où est servi le thé.
vignette|Ensemble d'ustensiles pour la préparation du thé.
Histoire vignette|La cérémonie du thé se déroule traditionnellement dans un chashitsu, qui peut être une petite maison à la décoration dépouillée, située dans un jardin, roji.Ici, au sanctuaire d'Ise en 2006. Premiers temps Le thé, en tant que boisson, fut introduit au Japon au par un moine bouddhiste venu de Chine, où — selon la légende — le thé était déjà connu depuis plusieurs milliers d'années. Il devint rapidement populaire au Japon et commença à être cultivé localement.
La coutume de boire du thé, d’abord pour la médecine, et ensuite pour le seul plaisir, était aussi largement répandue à travers la Chine, son pays d'origine. Au début du , l'auteur chinois Lu Yu écrit le Ch'a Ching (Le Classique du thé), traité sur le thé s'attachant surtout à sa culture et à sa préparation. La vie de Lu Yu fut fortement influencée par le bouddhisme, et particulièrement par l'école chán, connue plus tard sous le nom de zen au Japon, et ses idées vont avoir une forte influence sur le développement de la cérémonie du thé dans ce pays.
Alors que précédemment, le thé, compressé, était bouilli dans du lait et assorti d'épices et de sel (façon de procéder qui s'est conservée au Tibet et en Mongolie), une nouvelle forme de thé, le matcha, apparaît au cours du , importée de la Chine de la dynastie Song (960-1279).. Il s'agit de thé vert dont les feuilles sont réduites en poudre : on l'émulsionne en petite quantité dans une quantité plus importante d'eau (pour obtenir un thé léger, fait à partir de feuilles venant de plants jeunes), ou on le malaxe en quantité plus importante dans une quantité moindre d'eau (pour obtenir un thé fort ou épais, fait à partir de feuilles venant de plants plus anciens). C'est la même plante dont dériveront ultérieurement le thé vert infusé, puis le thé noir (oxydé ou fermenté).
Bouddhisme zen et cérémonie du thé On attribue au prêtre Eisai (1141-1215), de la secte bouddhiste zen Rinzai, la pratique de boire du thé sous sa forme en poudre au Japon. Il est utilisé tout d'abord dans les rituels religieux des monastères bouddhistes, avec notamment pour but de rester éveillé pendant les longues séances de méditation. De cette origine dans les cérémonies zen, la pratique culturelle connue sous le nom de chanoyu a émergé sous une forme laïque au cours des s. Ce sont les monastères zen, au milieu du , qui dictent la préparation et la consommation du thé. Leur attrait comme celui de la boisson ont une fort impact sur les guerriers qui dominent alors la société. Les seigneurs féodaux se réunissent et préparent le matcha suivant un rituel d'origine chinoise, cha-yoriai, « quatre têtes » ou « quatre invités », les participants étant assis sur des sièges. Les objets, chinois de préférence, et la rigueur des conventions donnent naissance au chanoyu (« l'eau chaude du thé ») en tant qu'art de la dégustation du thé, qu'on traduit improprement par « cérémonie du thé », expression inexistante en japonaisSylvie Guichard-Anguis dans .
Un art du thé apprécié des seigneurs de la guerre La Chine connaît une longue période de guerre et de désordres à la suite de l'invasion des Mongols, avec l'instauration des Yuan (1279-1368) et 90 ans après la guerre qui les a chassés, avec la difficile instauration des Ming en 1368. Le prix des objets chinois devient exorbitant. La cérémonie du thé pratiquée par les seigneurs devient l'occasion de faire étalage de leur richesse. Le shōgun Ashikaga, Yoshimitsu (1358-1408), tout comme le shōgun Ashikaga, Yoshimasa (1436-1490) en donnent des exemples parfaits. Lorsque ce dernier se retire de la politique dans la demeure qu'il se fait construire, il prévoit un bâtiment pour contenir la seule salle de travail consacrée au thé et qui reste le premier modèle de salle de thé. Le samourai Toyotomi Hideyoshi (1537–1598) parvient au plus hautes fonctions, jusqu'à la régence impériale ; il fait appel au moine zen et maître de thé Sen no Rikyū (1522-1591). Celui-ci recherche l'expérience métaphysique qui allie les sensibilités wabi et suki« [...] suki exprime à la fois l'idée de s'abandonner aux choses, de tomber amoureux , mais aussi la recherche de raffinement hors du commun. » « Par homophonie, les caractères chinois donnent aussi les sens de transparent, d'espace vide et de temps libre. » Nicolas Fiévé dans . ; il impose un rituel d'une grande sobriété, caractérisé par l'humilité, la simplicité, le naturel, mais aussi l'imperfection et l'asymétrie. Il met notamment en valeur la simplicité à travers des objets non ornés (voire grossiers au regard des critères esthétiques prévalant jusqu'alors), des espaces architecturaux réduits, modestes et la célébration de la beauté que le temps et l'attention donnent aux matériaux.
Sen no Rikyū introduisit aussi cet adage : , exprimant ainsi l'idée que chaque rencontre devrait être considérée comme un trésor qui ne pourra jamais se retrouver. Ses enseignements conduisirent au développement de nouvelles formes d'arts, d'architecture et de jardin, et mènent au développement complet du sadō. Au milieu du siècle, le terme chadō ou sadō, « la Voie du thé », remplaça progressivement celui de chanoyu pour désigner l'ensemble de règles (sarei) précises régissant la préparation et le service du thé.
Les principes qu'il transmit — , , , et — sont encore au centre du chanoyu de nos jours.
Des règles différentes dans la population Dans un milieu plus modeste, aux s, la bourgeoisie était sous le coup de lois somptuaires qui l'empêchaient d'acquérir et encore plus d'exhiber les précieux ustensiles chinois utilisés par les guerriers ; alors s'est développée la mise en valeur des objets de la vie quotidienne, et notamment de poteries d'origine coréenne, dans le cadre du chanoyu.
Ainsi, dans d'autres milieux sociaux, les individus ont pris l'habitude de boire du thé et de se rassembler selon des règles qui leur étaient propres. Dans ces réunions, moins formelles, les participants se succèdent pour préparer le thé. Ce thé peut être suivi par un banquet ou même par un bain. C'est le thé « au vol de nuage », unkyaku, qui est pratiqué par les gens ordinaires.
Ustensiles utilisés
Un large ensemble d'ustensiles est nécessaire même pour la plus basique des préparations du thé (temae, 点前). Une liste complète de tous les objets, les ustensiles, leurs styles et les variations pourrait remplir plusieurs centaines de pages, et de nombreux volumes de ce type existent. La liste suivante présente les composants essentiels :
, toile blanche et rectangulaire de lin ou de chanvre, utilisée pour essuyer le bol après que ce dernier a été nettoyé. , carré de soie utilisé pour le nettoyage symbolique de l'écope et du natsume ou du cha-ire, et pour manipuler le couvercle de la bouilloire chaude (sauf dans certaines conditions, les hommes sont censés manipuler ce dernier à mains nues, selon l'école Urasenke). Le fukusa est parfois utilisé par les invités pour poser les ustensiles du thé lorsqu'ils les examinent. La plupart du temps, ce fukusa est particulier et est appelé kobukusa ou petit fukusa. Il est plus épais, à motifs et souvent fortement plus coloré que le fukusa normal. Les kobukusa sont gardés en kaichû (la poche de poitrine du kimono). , longue louche en bambou possédant un nodule au centre du manche. Elle est utilisée pour transférer l'eau du et vers la bouilloire en fonte et les récipients d'eau fraîche. Il en existe différents styles utilisés selon les cérémonies et les saisons. Un format plus large est utilisé pour le rituel de purification suivi par les invités avant d'entrer dans la salle du thé. le est sans doute l'élément essentiel. Sans celui-ci, le thé ne pourrait être ni servi ni bu. Il en existe une large gamme de tailles et de styles : différents styles sont utilisés pour le thé fort et le thé léger (voir cérémonie du thé ci-dessous), mais aussi selon la saison. Des bols peu profonds aux parois fines permettent au thé de refroidir rapidement en été ; des bols profonds aux parois plus épaisses sont utilisés en hiver. Leurs créateurs ou leurs possesseurs, ou encore un maître de thé, donnent un nom poétique aux bols — ce nom conditionne en partie son utilisation en fonction de la saison ou de la circonstance occasionnant la réunion de thé. Des bols vieux de plus de sont encore utilisés aujourd'hui, mais seulement dans des occasions spéciales. Les meilleurs bols sont façonnés à la main et leur prix est généralement élevé. Les irrégularités et les imperfections sont prisées, et s'inscrivent dans le courant de pensée du wabi-sabi : elles sont alors mises à l’« avant » du bol. Les bols cassés sont méticuleusement réparés en utilisant une mixture de laque et autres ingrédients naturels. De la poudre d'or est ajoutée pour masquer la couleur sombre de la laque ou les fêlures, selon la technique du kintsugi qui valorise les imperfections, et des dessins sont parfois créés en utilisant le mélange. Les bols réparés de cette manière sont principalement utilisés en novembre, lorsque les praticiens du thé utilisent le ro, ou foyer d'hiver, comme expression et célébration du concept du wabi, ou de l’humble simplicité.
vignette|Un natsume, boîte à thé pour la cérémonie du thé au Japon. Celle-ci est typique avec un recouvrement de laque rouge sur lequel ont été ajoutés des motifs noirs et or.